Emmanuel Cocke - Chants du Cocke

C’est un destin tragique. Né à Nantes, en France, en 1945 et mort à Pondichéry en 1973, Emmanuel Cocke était romancier, cinéaste, journaliste et critique de cinéma. En 1965, il quitte définitivement la France et s’installe à Montréal, avant de rapidement se rapprocher des milieux de la contre-culture québécoise.

 

Ses deux premiers romans, publiés aux éditions du Jour, Va voir au ciel si j’y suis (1971) et L’emmanuscrit de la mère morte (1972), dédié à sa mère qui s’était suicidée alors qu’il n’avait que deux ans, reçoivent un accueil favorable de la critique. Louve Storée paraît en juin 1973, tandis qu’il s’apprête à partir en Inde pour un séjour de quatre mois afin notamment d’y tourner un documentaire sur Auroville, ville utopique et expérimentale fondée en 1968 et liée à l’ashram de Sri Aurobindo.

 

Mais Emmanuel Cocke est victime d’un accident en nageant au large d’une plage dangereuse du golfe du Bengale. Emporté par une lame de fond, gravement blessé et probablement mal soigné, il succombe quelques jours plus tard à un oedème pulmonaire dans un hôpital de Pondichéry. Il avait 28 ans.

 

Une oeuvre, trois éditeurs

 

Quarante ans plus tard, une salve commune de trois éditeurs redonne vie cet automne à six des titres de l’oeuvre de Cocke. Tête Première publie tête-bêche Va voir au ciel si j’y suis et L’emmanuscrit de la mère morte, Coup de tête fait paraître trois autres romans. Quant aux Poètes de brousse, elles redonnent vie aux poèmes gauvresques.

 

Tirant autant du côté du psychédélisme que de la science-fiction, Va voir au ciel si j’y suis nous emmène sur les traces de Jésus Tanné, qui « aime, par besoin, les alcools, les drogues, et l’imprévu », dans le « Laertnom » (Montréal, à l’envers) de 2057, traînant son ennui au

« Café des Arts Tristes ». « Le paysage urbain ressemble à un crime dont la victime est en béton, l’arme en acier, et le coupable en ciel de fonte. »

 

Entre Boris Vian, Jacques Ferron, Fellini, Claude Gauvreau, dont il était l’ami, et George Orwell, les livres de Cocke sont difficiles à résumer et peut-être leur intérêt est-il plutôt du côté de l’invention langagière et de l’énergie brute qui traverse l’oeuvre de ce Français « enquébécoisé » (VLB).

 

Victor-Lévy Beaulieu, qui a publié les deux premiers romans de Cocke, explique dans sa préface que le Québec de cette époque constituait, en particulier pour les Français, une sorte de grand buffet ouvert sur de multiples possibilités : « On pouvait tout y faire, et tout y faire en même temps : être chansonnier, romancier, dramaturge et cinéaste… »

 

Satiriste, « verbalisateur », Emmanuel Cocke est aux commandes d’une prose pétaradante, un peu surchargée, qu’on dirait nourrie elle-même aux « hosties de LSD ». Reflet d’une époque ? Lointains temps de la littérature d’ici où forme, langage, audace et invention se tenaient par la main.

 

La trajectoire de Cocke est symptomatique d’un enthousiasme post-soixante-huitard où la prise de parole semblait être la clé de toutes les libérations. Alors que toutes les plateformes au cours de ces années tourbillonnantes ne demandaient qu’à être investies : télévision, récitals de poésie, happenings musicaux, revues éphémères, théâtre d’avant-garde et performances.
 

 

Va voir au ciel si j’y suis et
L’emmanuscrit de la mère morte
Emmanuel Cocke
Tête Première
Montréal, 2013, 508 pages

Louve Storée/Sexe pour sang/Sexe-fiction
Emmanuel Cocke
Coups de tête
Montréal, 2013, 440 pages

L’exquis cadavre
Emmanuel Cocke
Poètes de brousse
Montréal, 2013, 143 pages


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