Littérature québécoise - Petites traces à la frontière du rien

Il suffit parfois de peu de chose pour faire un livre. Une façon de voir, un éclairage inédit, une poussière dans l’oeil. Une rencontre qui fait du sens.

 

Né à Winnipeg en 1945, auteur d’une trentaine de livres, J. R. Léveillé est aujourd’hui retraité de Radio-Canada, où il a longtemps été journaliste. Les gens de La Peuplade ont eu l’idée de rééditer Le soleil du lac qui se couche, d’abord paru en 2001 aux éditions du Blé.On comprend sans trop de mal leur enthousiasme.

 

Angèle, la narratrice, une jeune Métisse francophone de Winnipeg, est étudiante en architecture. Elle fait la rencontre d’Ueno Takami, un poète japonais de 64 ans. « Il ne souriait pas, mais le sourire était partout sur son visage. » C’était il y a longtemps, raconte-t-elle, mais « cette histoire tinte toujours en moi aussi clairement qu’une cloche dans le ciel vide ».

 

Le Japonais possède un terrain boisé sur les bords de Setting Lake, dans le nord du Manitoba, où se trouve une cabane qui ne finit pas de fasciner Angèle. Une sorte de lieu sacré où le poète essayait de vivre comme si l’époque moderne n’avait sur lui aucune prise. « Je pourrais parler inlassablement de cette cabane, nous raconte-t-elle. J’ai appris là plus de choses qu’au cours de mes études universitaires. »

 

Histoire de séduction et d’échange, le court roman de J. R. Léveillé est habité par une lumière singulière, un peu oblique. On y trouve aussi une leçon d’art et de regard, une leçon de simplicité. C’est-à-dire de naturel artificiel. « L’objet de l’art, expliquera le Japonais à la jeune femme, n’est pas de représenter la nature, ou même de la symboliser, mais de faire apparaître la forme en la tirant du vide. C’est l’essentiel. » On peut y voir aussi une leçon d’écriture. Et quelque chose qui n’est pas sans rappeler ce que l’écrivain japonais Tanizaki lui-même disait à propos du beau, qui n’est le plus souvent « qu’une sublimation des réalités de la vie ».

 

Subtile magnitude

 

Le soleil du lac qui se couche, c’est un peu de zen mélangé avec du Jacques Poulin, quelque chose d’Haruki Murakami entre les branches. Des résonances qui s’inscrivent surtout dans la tonalité — en retenue, claire obscure et chargée d’empathie.

 

Irrigué par une conscience millénaire japonaise et des générations de taiseux amérindiens, réunis dans leurs silences sous le ciel immense des Prairies, le roman de J. R. Léveillé vibre d’une subtile magnitude. « Une belle écriture, a-t-il dit sans détourner la tête. Des petites traces à la frontière du Rien… »