Poésie - Dans la toundra avec Joséphine Bacon

Amérindienne, Innue de Betsiamites, la poète Joséphine Bacon parcourt un territoire de mémoire et d’absolu, entraînée par les ancêtres et les traditions qui font du nomadisme un mode de reconnaissance vitale des terres nordiques. Le très précieux prologue au Thé dans la toundra nous fait connaître un grand chasseur de caribous, Ishkuateu-Shushep, qui nous mène en territoire de chasse et de cérémonie. Les pierres y sont posées comme signes de passage et de reconnaissance. Il nous faudra donc « apprendre à regarder » si on veut conquérir son autonomie, mais jamais seul, nous dit l’auteure : « Tu me promets une terre pure / Où tu existes / Missinaku m’abreuve / Papakassiku court avec moi / Le lichen me nourrit / La mousse soigne mes larmes ».

 

En lisant ces textes presque incantatoires, on a l’impression d’écouter une supplique adressée aux Esprits matériels, à l’essence même de l’univers qui essaie de contrer la solitude du corps et de l’âme. Sans cesse est-on confrontés aux appels lancés au plus vivant inconscient planétaire, avec ce sentiment de dépendance assumée face aux Esprits des lieux, à la mobilité des émois : « Tambour, je rêve du tambour / Il est mon rendez-vous ! », et la musique se lève dans cette immensité qui fait place au mouvement des corps et des âmes.

 

Forme initiatique d’une renaissance à soi-même, à travers un hommage au don des ancêtres, voilà en fait en quoi consiste ce chant hanté par les bruits des eaux et du sol, par les murmures secrets des êtres surnaturels. Le passé n’est jamais plus présent que dans la conscience de ceux et celles qui en vivifient la lumière, nous dit la poète.

 

Cette quête prend des allures de dialogues entre les esprits et elle, qui cherche à se défaire des modernités ravageuses des villes et à s’insérer dans les traces animales du caribou totémique qui l’appelle à une chasse inversée, celle qui la fera renaître à sa propre identité. Alors seulement, dans cette coïncidence profonde avec les eaux mouvantes de la réconciliation, elle peut dire, enfin : « Je suis libre / Sur la terre de Papakassiku / Je suis libre / Dans les eaux de Missinaku / Je suis libre / Dans les airs où Uhuapeu trace une vision / Je suis libre là où Uapishatanapeu / Conserve le feu de mon peuple / Je suis libre / Là où je te ressemble ».

 

Beau recueil qui nous fait entrer dans le pays boréal, avec la délicatesse d’une marche respectueuse, presque spirituelle, jusqu’aux sources d’une tradition qui réunit les morts et les vivants, les ardentes mémoires ancestrales et le possible accueil serein d’une ouverture aux secrets des pierres et des matières.

 

La poète sera en séance de signatures au salon du jeudi au dimanche.