Fanny Britt et ses mères (indignes, parfaites, superwomen...)

Mère de deux garçons, Fanny Britt canalise son désir de perfection maternelle dans la réalisation de gâteaux d’aniversaire.
Photo: Illustration Isabelle Arsenault Mère de deux garçons, Fanny Britt canalise son désir de perfection maternelle dans la réalisation de gâteaux d’aniversaire.

Être « fébrilement amoureuses de nos enfants » et avoir simultanément « envie de crisser ça au bout de nos bras », voilà le « paradoxe épuisant » qu’explore l’auteure Fanny Britt, qui commet un premier essai en carrière. C’est aussi un premier essai (couverture rose?) signé par une femme chez les toutes jeunes éditions Atelier 10, qui publient le magazine Nouveau Projet. Les tranchées. Maternité, ambiguïté et féminisme, en librairie le 19 novembre, se nourrit de l’expérience de la mère de deux garçons, qui canalise son désir de perfection maternelle dans la réalisation de gâteaux d’anniversaire et combat ses démons par l’écriture.

 

Le bloc Lego, le Power Ranger ou l’éléphant : le gâteau de fête doit être fait main, « sinon, je n’aime pas comme je veux aimer », écrit Fanny Britt sur son obsession pâtissière. Le lecteur peut contempler les oeuvres de sucre et beurre, car les illustrations d’Isabelle Arsenault marquent le rythme du récit hybride entre la fiction et l’essai, entrecoupé de conversations avec d’autres femmes, mères de nombreux enfant ou pas mères du tout.

 

Mission impossible

 

Fanny Britt est prisonnière consentante, dans une certaine mesure, d’un système qui se nourrit du sentiment de culpabilité des mères en leur proposant mille modèles irréalistes. Consciente de sa venue, elle n’échappe pas au rouleau compresseur.

 

En entrevue, elle s’explique : « Le réaliser, ce n’est pas guérir. C’est comme pour l’image corporelle : on le sait que l’idéal est impossible à atteindre, mais le lendemain matin, on ne se trouve pas belle pour autant. »

 

Au fil des pages, on s’attendrait à un peu de révolte qui ne vient pas. Désir d’en sortir ? Peut-être pas.

 

Fanny Britt se complexe devant les mères modèles ou rêvées évoquées dans son récit : Pauline Marois et ses quatre enfants, les mères qui portent encore un bikini triangle en public après trois marmots, les amies Facebook qui inventent les bricolages les plus créatifs en ville. La culpabilité omniprésente chez la mère postmoderne se nourrit de ce pain quotidien.

 

L’antidote de Fanny Britt, c’est ce plaidoyer pour l’ambiguïté, le droit de refuser d’être une mère « intensive », « indigne » ou « granole », même si hors des sentiers battus, on est « au mieux marginale, au pire monstrueuse ». Comme plusieurs d’entre nous, elle ressent cette « conviction honteuse de ne correspondre à rien » de ce que l’espace public nous renvoie.

 

La révolte des langes?

 

Pas tant pour l’ambiguïté, l’essai plaide surtout pour la légitimité de chacune. Les collaboratrices sont diversifiées à cette enseigne — et souvent touchantes. Inspiration, conversations, lettres : l’apport de chacune revêt différentes formes, comme un collage.

 

Le calme intérieur vient à qui materne sans questions ni réponses, répond Annie Desrochers, journaliste, mère de cinq enfants, à qui on envie la relative imperméabilité au discours ambiant. « Si on arrêtait toutes collectivement de s’en faire, ça ne serait ni mieux ni pire. Nos enfants ne deviendraient pas des “ pas d’allure ” », ajoute l’autre mère de nombreux enfants appelée à la rescousse, Madeleine Allard.

 

Chacun des « fragments » annoncés en titre pourrait être la première maille d’un nouveau récit, autonome, fouillé. Surtout l’avant-dernier : douloureux, empruntant au théâtre, le dialogue avec Alexia Bürger sur la mort d’un enfant reste longtemps imprimé sur la rétine.

 

Demeure un arrière-goût après la dernière page, peut-être un désir de révolte. Car Britt finit par lâcher que malgré toute la douleur qu’il lui procure, « pourtant, il me semble que mon idéal maternel est sain », bien que « dans ce rôle, on étouffe, on souffre, on triture, on rétrécit ». La lectrice ressent cet enfermement d’une page à l’autre — ou est-ce l’édition du texte, serrée-serrée qui rajoute cette impression?

 

« Je voulais initier la conversation », répond l’auteure. À d’autres, elle laisse le soin de poser un regard éditorial, politique ou analytique sur la parentalité. « Je serais la première à acheter ce livre », lance celle qui avoue ne pas se sentir la « caution intellectuelle » d’explorer les méandres socio-politico-économiques derrière les phénomènes qu’elle décrit. « Sur ce constat, il y aurait une autre couche à ajouter, dit-elle. La seule réponse qui me vient jusqu’à maintenant, c’est l’anticapitalisme. Comme si le seul moyen d’atteindre l’égalité dans le couple et de respirer dans la famille, c’était de travailler moins, d’avoir moins d’argent et de ne pas vivre à la même vitesse que le reste du monde ».

 

L’élévation de voix singulières d’ici ne peut, aussi, que faire lever la réflexion un peu plus haut.