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Sous l’empire des escrocs

Le lauréat du Goncourt, Pierre Lemaître
Photo: Illustration Philippe Girard Le lauréat du Goncourt, Pierre Lemaître

Plébiscité par les libraires, la critique, les lecteurs et les jurys, Au revoir là-haut s’est vu décerner le prix Goncourt, au douzième tour de scrutin. Présentation d’un livre au ton jubilatoire.

 

Il est passé, le temps où le Goncourt allait à des auteurs aussi exigeants que Pascal Quignard (Les ombres errantes, 2002), Jean Echenoz (Je m’en vais, 1999), Jean-Jacques Schuhl (Ingrid Caven, 2000) ou Atiq Rahimi (Singué sabour. Pierre de patience, 2008). Ces choix n’ont fait la fortune ni des éditeurs ni des libraires.

 

Ce prix, il est vrai, reflète un éventail de goûts. Y figurent des auteurs de polars, Jean-Pierre Amette (La maîtresse de Brecht,2003) et maintenant Pierre Lemaître, couronné pour Au revoir là-haut. Débutant juste avant l’armistice de 1918, ce roman raconte l’amitié entre deux poilus qui s’épaulent pour survivre.

 

Dès la fin de la guerre commencent les affaires louches, les commerces invraisemblables et les rencontres plus ou moins hasardeuses avec les profiteurs de guerre. Comment un changement d’identité entraîne une arnaque nationale, c’est une énigme du roman, due au fait que les familles réclament leurs morts et que les communes leur érigent des monuments.

 

L’histoire nationale

 

Chaque village français a son monument aux morts. À qui ces stèles commémoratives parlent-elles cent ans plus tard, alors que la France commémorera bientôt la Première Guerre mondiale ? Ces obélisques marquent étrangement le paysage. Lemaître s’en saisit dans des pages rocambolesques, détachées et drôles. Il en fait une affaire toute française, émaillée de corruption et de magouilles ; comme chez Balzac, l’ambition jouxte la naïveté, et la justice, les aléas du moment.

 

Découvrant le négoce de la mort à la démobilisation, Lemaître bouscule l’action. Tout s’y noue et s’y dénoue promptement. Loin du beau et mélancolique 14 d’Echenoz, les embrouilles donnent le punch littéraire. Ses personnages, sans épaisseur, sont de pied en cap dotés d’un caractère. Fi des romans où le désir d’exprimer la souffrance consiste à parler de le faire sans en rien faire ! Tout est fresque et silhouettes, découpées comme la gueule cassée qui tient le fil principal.

 

Lemaître ne désire pas la trépidation, il la martèle. Il n’évoque pas l’enfer social, il dit l’ambition, la sottise, la malversation, la manipulation. Il anime des garçons sans scrupules, mais dégourdis. Ces Javert, ces Jean Valjean, héros manichéens de l’aventure classique, ont le panache d’un style humoristique et franc. La mort est la mort, pas une métaphore.

 

Petits et grands trafics

 

Cette guerre n’a que peu de rapport avec la suivante. Cette turpitude-là semble ne plus nous concerner, tant les conflits ont changé. Cette société est pourtant éternelle, avec ses soldats refoulés à leur retour de guerre, ses crapules et ses extorqueurs puissants, ses justiciers rendant des sentences. Lemaître les couvre de cynisme ou leur oppose ses redresseurs de torts. Trafic de reliques, trafic de cadavres, trafic d’organes, où est la différence ?

 

La vraisemblance fictive prend donc appui sur l’Histoire, mais Lemaître y puise largement matière à invention. Dans la postface, le romancier fait un clin d’oeil à ses devanciers : « Au fil du texte, j’ai emprunté ici et là à quelques auteurs : Émile Ajar, Louis Aragon, Gérald Aubert, Michel Audiard, Homère, Honoré de Balzac, Ingmar Bergman, Georges Bernanos, Georges Brassens, Stephen Crane… », sans oublier Louis Guilloux et son roman sur cette guerre, Le sang noir (1935).

 

Excellent divertissement, ce roman met en acte une narration sans prétention et efficace. La vérité est dans les détails. La grande Histoire ? Affranchis, convaincus, infidèles, rebelles, malins, égoïstes, criminels, imposteurs et soldats abimés, ils donnent le ton et l’émotion.

 

Collaboratrice