L’armée, façon Paolo Giordano

L’auteur de La solitude des nombres premiers a foulé le tapis rouge de Venise pour le visionnement de l’adaptation cinématographique. Bien loin du glamour des festivals de films, son plus récent roman, Le corps humain, fait l’autopsie de la guerre dans le désert afghan.
Photo: Agence France-Presse (photo) Alberto Pizzoli L’auteur de La solitude des nombres premiers a foulé le tapis rouge de Venise pour le visionnement de l’adaptation cinématographique. Bien loin du glamour des festivals de films, son plus récent roman, Le corps humain, fait l’autopsie de la guerre dans le désert afghan.

Point n’est besoin d’affectionner les romans dits de guerre pour trouver de l’intérêt à la lecture du roman de Paolo Giordano intitulé Le corps humain. Le romancier de La solitude des nombres premiers, roman paru en français en 2009, succès mondial, suivi d’une adaptation au cinéma, situe l’action de son roman dans le désert en Afghanistan, mais il ne s’agit en rien d’un récit dans lequel la bravoure militaire serait décrite, encore moins louangée. À aucun moment la situation de ces jeunes gens plongés dans une opération militaire ne nous est présentée autrement que ce qu’elle est : c’est-à-dire absurde, improvisée, probablement inutile.

 

D’entrée de jeu, le lecteur apprend qu’on le convie à une autopsie de la guerre. L’exergue d’Erich Maria Remarque tiré d’À l’Ouest, rien de nouveau (1929) donne le ton : « Et même si on nous le rendait, ce paysage de notre jeunesse, nous ne saurions en faire grand-chose. » De tout temps, les politiciens va-t-en-guerre ne se sont pas souciés d’envoyer au combat des hommes à peine sortis de l’adolescence.

 

Bataillon

 

C’est pour dénoncer cette infamie que Giordano a choisi son titre. Qu’est la guerre sinon une possible et probable mutilation ou destruction du corps ? Et de ce qu’on appelle encore l’âme ?

 

« Au cours des années qui suivirent la mission, ses participants s’ingénièrent à rendre leur vie méconnaissable au point d’entacher d’une lumière fausse, artificielle. Les souvenirs de leur existence et d’en arriver à croire que ces événements ne s’étaient pas réellement produits ou, du moins, ne les concernaient pas. » La mission en question s’est déroulée en plein désert. Elle s’est soldée par un échec. Pire encore, elle a marqué pour la vie ceux qui y ont participé. Car aucun entraînement ne prépare à la guerre ceux qui n’en font pas un métier.

 

Le peloton appelé « Charlie » est envoyé en mission de paix en Afghanistan. Le forment des individus à la personnalité fort diverse que le romancier nous rend attachants. Il y a Egitto, le médecin un peu trop abonné aux médicaments, Cederna le vantard, Zampieri la brave fille, Torsu à la santé fragile, René l’adjudant, bien d’autres. Il ne s’agit aucunement d’une thèse antiguerre dans laquelle des fantoches ne serviraient qu’à illustrer le point de vue de l’auteur. Bien au contraire, chaque personnage a son histoire. Ce qu’il emporte avec lui dans ce campement éloigné, ce sont ses souvenirs, des images des êtres qu’il a laissés derrière lui et qu’il espère ou non retrouver.

 

Paolo Giordano, né en 1982, est docteur en physique théorique. Son roman, il en a eu l’idée en accompagnant en Afghanistan une opération militaire. Est-ce sa formation scientifique qui l’a aidé dans la construction si précise dans laquelle tous les éléments paraissent être à leur juste place ? Une chose est certaine, il sait illustrer des états d’âme, faire monter un suspense et rendre animée la description d’une vie militaire d’une banalité à pleurer. Il n’y a pas de place pour l’héroïsme dans un quotidien fait de mesquineries, de trivialités diverses, de petites et grandes peurs, d’espoirs le plus souvent trahis.

 

Soldats et moutons

 

« Ah ! que la vie est quotidienne »,disait Jules Laforgue. La routine au campement militaire n’a rien de réjouissant. L’hygiène y est à peine respectée, la nature environnante est à la fois inconnue et hostile. Les soldats correspondent avec la femme aimée ou non qu’ils ont laissée en Italie, échangent des propos sur Internet avec des compagnes virtuelles, font l’amour avec une Zampieri qui n’attend des étreintes que le plaisir physique. Bref, on ne vit pas, on est en attente. En attente de quoi ? On l’ignore. Il y a bien l’expédition éventuelle, mais il ne s’agit en rien de l’espoir de l’arrivée d’une guerre qui apportera la gloire, comme le décrit Dino Buzzati dans Le désert des Tartares. La condition militaire apparaît comme subie, au mieux un intervalle dans une vie.

 

Quand arrive le jour de l’expédition, on redoute de tomber sur des mines que les talibans, terrés dans leurs repaires montagneux, ont semées un peu partout. Il y a bien quelques forts en gueule qui s’imaginent qu’est arrivé le moment de s’illustrer, mais plus généralement, on a la frousse de laisser sa peau pour une cause mal identifiée. L’opération tourne au désastre. Rien ne fonctionne comme prévu. Le convoi se heurte à un troupeau de moutons, c’est l’hécatombe. Il y aura commission d’enquête, blâmes, accusations.

 

Pour le lieutenant Egitto, le personnage le plus fascinant du roman, « l’essentiel a été dès le début de creuser une tranchée entre le présent et le passé, un refuge que la mémoire elle-même soit incapable de violer ». Ce qui le porte, lui, le médecin, à rendre visite à Torsu, le soldat à la santé fragile revenu du front estropié et spolié de sa conscience. Pendant des années, Egitto enverra à Noël à Torsu une boîte de bonbons, jusqu’au jour où le colis lui sera retourné. La « tranchée » qu’Egitto a creusée est fragile. Il est marqué pour ce qu’il lui reste de vie. Quand il visite le pauvre Torsu qui ne peut le reconnaître, il ne fait qu’obéir à une règle morale dont il a tout à fait conscience qu’elle ne sert à rien, mais qu’on ne saurait l’enfreindre sans démériter à ses propres yeux. Pour le reste, le médecin qui n’est plus accro aux médicaments se démêle comme il peut pour trouver un sens à la vie.

 

Le corps humain est un roman brillant, écrit avec une virtuosité qui fait une large place à la générosité.


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