Prix Athanase-David - «Je ne peux pas vivre sans projet d’écriture»

Catherine Lalonde Collaboration spéciale
C’est à 13 ans que Roger des Roches écrit ses premiers poèmes.
Photo: Rémy Boily C’est à 13 ans que Roger des Roches écrit ses premiers poèmes.

Ce texte fait partie du cahier spécial Prix du Québec 2013

C’est au moment où il célèbre le 45e anniversaire de sa première publication que Roger des Roches reçoit le prix Athanase-David 2013, pour la constellation hybride d’une oeuvre faite de plus d’une trentaine de recueils de poèmes, de romans, de récits et de romans jeunesse. Retour sur un parcours d’écrivain.

 

Roger des Roches naît en 1950, d’un père boulanger-pâtissier, « toujours suivi par une odeur de farine et de sucre », et d’une mère au foyer. Fils unique — fait rare à cette époque de familles encore nombreuses — de vieille fille — sa mère s’est mariée à 39 ans — c’est en grande partie le dépanneur Carignan, à Longueuil, qui fait son éducation littéraire. Sur les conseils d’un copain, il y achète un jour Le chasseur de dinosaures, une aventure de Bob Morane, plutôt qu’une tablette de chocolat. Le premier livre qui déclenchera sa boulimie de lecture.

 

Il a le temps de découvrir Verlaine et d’écrire à 13 ans ses premiers poèmes, avant de se faire renvoyer du cours classique. Un peu plus tard, toujours au dépanneur Carignan, « à côté de la caisse il y avait Je, de Denis Vanier », poète prodige qui a alors seulement un an de plus que des Roches. Choc. « Ça venait rejoindre ce que j’aimais en peinture, Picasso, je trouvais ça normal de peindre des visages avec deux yeux en plein milieu de la figure, j’avais déjà commencé à découvrir les surréalistes, par hasard », confie l’auteur en entrevue. Il se met alors à écrire en voulant déclasser celui qu’on nomme alors « le plus jeune poète canadien-français ».

 

Ce n’est pas beaucoup plus tard que ses premiers textes seront publiés, dans la revue # 2, des Herbes rouges, où l’a envoyé le collègue de classe, ami et futur poète François Charron. Les frères Hébert, éditeurs, publient Corps accessoires en décembre 1968. Des Roches a 18 ans. « C’est un mélange non réfléchi — je ne suis pas un écrivain qui réfléchit à son livre, je le laisse aller pas mal — sur le lien entre l’américanité et l’Europe, sur le surréalisme de [Tristan] Tzara et [André] Breton, mais aussi sur le rock’n’roll, l’Angleterre, les États-Unis, les Rolling Stones, les Beatles. »

 

Rencontres

 

Après cette publication surviennent les rencontres, « un groupe d’écrivains : André Roy, Normand de Bellefeuille, Lucien Francoeur, Hugues Corriveau, Huguette Gaulin. Jean-Marc Desgent est arrivé plus tard. On passait des nuits chez les frères Hébert à parler de poésie. On avait l’impression de vivre quelque chose d’unique, comme dans les années 1920 quand le mouvement dada est arrivé. »

 

Des Roches publie beaucoup, alors. « Certains titres sont restés accrochés à l’époque — refus du père, psychanalyse, j’étais même rendu à écrire des notes de bas de page. Il y a un ou deux titres qui sont bébelles, accessoires. On peut publier trop vite. Il faut respecter notre capacité à produire des choses originales. Ça prend deux ou trois ans. Sinon, on se met à ronronner. »

 

D’autres livres, au contraire, sont des charnières : La vie de couple (1977), Les lèvres de n’importe qui (1978), L’imagination laïque (1982), où le style et le type d’images changent, où le poète explore la prose. « Écrire fait partie de ce que je suis », poursuit le poète, et il ne s’en éloigne pas beaucoup pour gagner sa vie. Typographe de formation, celui qui a déjà été correcteur d’épreuves et éditeur fait désormais la mise en pages et le graphisme de… livres.

 

Autre tournant au début des années 2000 : Nuit, penser(2001) gagne le Grand Prix du Festival international de poésie de Trois-Rivières. « En me retrouvant à faire des lectures pendant 10 jours au Festival, j’ai compris que certains poèmes étaient illisibles, impossibles à faire passer à voix haute. J’ai eu envie de changer ça. »

 

En parallèle, il se met à écrire un livre jeunesse, en réponse à un défi fait avec la bibliothécaire de l’école de sa fille, où il est bénévole. Le résultat sera Marie Quatre Doigts (2002), populaire série en quatre tomes, « que je lisais en classe. C’est là que j’ai appris à lire. »

 

Langages

 

Par un détour du hasard, lui, fan fini de rock qui ne jure que par les Stones, découvre le punk californien et le métal. Il parle, charmé, de Crack in the Skye, de Mastodon, et d’Aelo, de Rotting Christ. Tous ces différents fils se tressent après un cauchemar « où je m’obstinais avec ma mère, me retrouvant à lui dire “Écoute, tu es morte” et où elle me répondait “D’où tu sors ça ?”. Je me suis réveillé en hurlant. » En naissent les deux premiers poèmes de dixhuitjuilletdeuxmillequatre (2008), oeuvre majeure sur le deuil de la mère, « où j’ai compris que je la détestais » et où il cherche à reproduire le rythme très rapide, les vers courts, de ses musiques préférées.

 

C’est là que des Roches commence à pétrir davantage le langage : mots-valises, changements du sexe des mots, hérésie de ponctuation pour créer des effets de rythme. L’accueil a été très chaleureux, le Prix chasse-spleen de poésie ayant été créé pour cette unique occasion par des collègues en poésie (dont votre journaliste), outrés de voir que le recueil ne trouvait pas place dans la course aux habituels prix.

 

Ont suivi Le nouveau temps du verbe être et La cathédrale de tout.

 

Roger des Roches termine pour l’instant un roman jeunesse à la Courte Échelle, La Boîtàmémoire, et travaille un poème de 100 pages qu’il veut « complètement déjanté », intitulé Le corps encaisse. Il reste attaché à Tzara, Breton, Verlaine, estime que Stephen King est le plus grand écrivain du siècle et poursuit en travaillant toujours ses images à la façon surréaliste, le rythme et une certaine oralité.

 

« Je ne peux pas vivre sans projet d’écriture, ça veut dire que je ne vaux plus rien, ce que j’ai écrit avant perd sa valeur si je ne peux rajouter une brique à l’édifice. C’est une construction. Et là, je la veux plus forte. Et plus folle. » Que la poésie se le tienne pour dit.

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