Bras de fer entre Costco et Michel Tremblay

L’Association des libraires du Québec a salué de son côté la décision de Michel Tremblay (notre photo) et des éditions Leméac.
Photo: Pedro Ruiz - Archives Le Devoir L’Association des libraires du Québec a salué de son côté la décision de Michel Tremblay (notre photo) et des éditions Leméac.

Le plus récent roman de Michel Tremblay, Les clefs du Paradise, septième tome de La diaspora des Desrosiers, ne se retrouvera pas chez Costco. La grande surface a annulé l’entièreté de sa commande quand l’éditeur, Leméac, a refusé de revisiter ses conditions habituelles, rejetant du coup la demande de Costco d’annuler le délai de carence.

Un délai de carence, terme connu dans le jargon d’affaires, c’est une période de latence, ou d’attente. Depuis une quinzaine d’années, certains éditeurs retardent ainsi la mise en vente de leurs titres dans les grandes surfaces afin de favoriser, pour une courte période définie, les ventes en librairie. Chez Leméac, cette façon de faire a été instaurée « au Sommet [sur la lecture et le] livre de Québec » de 1998, a expliqué la directrice générale, Lise Bergevin, au Devoir. « Comme il n’y avait pas de décision prise sur le prix unique du livre, avec sept ou huit éditeurs on s’est dit qu’au moins, en attendant, on pratiquerait un délai de carence de deux à huit semaines entre l’arrivée du livre en librairie » et la mise en marché en grandes surfaces.

 

Leméac a commencé à faire affaire avec Costco au début des années 2000, avec ses best-sellers. La série Millenium (Leméac/Actes Sud) et des titres de Nancy Huston, par exemple, s’y sont retrouvés. Chaque nouveau Michel Tremblay y trouvait aussi sa place.

 

Commande annulée

 

Costco a répliqué à Leméac en annulant l’entièreté de sa commande de 6000 exemplaires du roman Les clefs du Paradise. La grande surface semble ainsi durcir sa façon de faire des affaires. « Je n’ai pourtant pas l’impression de pénaliser les grandes surfaces, enchaîne Lise Bergevin. Elles commandent souvent leurs titres à partir des palmarès des best-sellers dans les journaux. Avant qu’un titre y apparaisse, ça prend toujours deux à trois semaines. Costco m’a dit que le livre devient de plus en plus important chez eux et qu’il veut offrir les livres en même temps que les librairies. Pourtant, quand un livre aboutit chez Costco, il faut comprendre que c’est en général parce que des libraires quelque part ont fait leur travail sur ce titre. »

 

Michel Tremblay, de son côté, a dit être « du même avis que Leméac », précisant de plus qu’il « ne fonctionne pas au chantage ».

 

D’autres éditeurs ont fait le choix, parfois politique, de ne pas mettre leurs livres aux étalages de Costco. Ainsi, La Pastèque, spécialisée en bande dessinée, après une mauvaise expérience avec son fameux livre de cuisine L’appareil en 2005, a refusé d’offrir sa désormais célèbre série Paul. « Peut-être qu’un jour on réessaiera, mais les Paul se vendent de toute façon, et ce sont les libraires qui font connaître nos livres », a indiqué l’éditeur Frédéric Gauthier.

 

Chez Lux, éditeur spécialisé en essais - essentiellement d’histoire et de réflexions politiques -, l’expérience fut inverse. « Au début, on refusait systématiquement toutes les demandes en grande diffusion, incluant Zellers, dans le temps, et les pharmacies », précise l’éditeur Louis-Frédéric Gaudet, demandes faites entre autres pour la biographie de Bourgault, du collègue Jean-François Nadeau, ou pour le Petit cours d’autodéfense intellectuelle de Normand Baillargeon. Récemment, Lux a envisagé un retour sur certains titres, avec un délai de carence, pour récupérer une part de marché, car « sur les gros titres, les ventes ne sont pas à la hauteur de ce qu’elles étaient il y a dix ans ». On a donc proposé Tenir tête, de Gabriel Nadeau-Dubois. « Je ne sais pas si c’est parce qu’ils nous ont étiquetés, parce qu’on a longtemps été réfractaires, mais à la façon dont on s’est fait recevoir cette saison, maintenant c’est “no way”, on n’y retournera plus. »

 

L’Association des libraires du Québec a salué de son côté la décision de Michel Tremblay et des éditions Leméac. « Il s’agit d’un acte solidaire, courageux et noble. L’exemple de Leméac doit être suivi par d’autres éditeurs, a affirmé la directrice générale Katherine Fafard. À l’heure où le mouvement Sauvons les livres se fait entendre, nous avons besoin d’appuis de ce genre. Les libraires feront, comme toujours, une place de choix au livre de monsieur Tremblay et s’assureront de le mettre dans les mains du plus grand nombre de lecteurs, parce qu’il est un auteur qu’ils aiment depuis toujours, mais aussi pour l’appuyer aussi fortement qu’il vient de le faire. »

 

« Comme tout commerçant, nous souhaitons avoir en magasin une nouveauté au moment même où est déployée la campagne de promotion d’un éditeur ou distributeur, a répondu Costco par courriel aux questions du Devoir. Un retard de quelques semaines n’est pas la norme. » De plus, Costco estime que Leméac utilise la situation pour tenter de convaincre le gouvernement de statuer en faveur du prix unique du livre appliqué pendant les neuf premiers mois de sa parution. Costco se sent pris « entre l’arbre et l’écorce, et [ne veut] pas faire les frais de ce moyen de pression ». « Nous nous sentons davantage pris en “otage”, termine l’entreprise. Notre acheteuse a retiré sa commande à regret, étant donné que la maison d’édition ne pouvait nous assurer d’obtenir la nouveauté en temps. »

45 commentaires
  • Jean-Marie Francoeur - Inscrit 9 novembre 2013 01 h 44

    Prédateurs

    "Costco m’a dit que le livre devient de plus en plus important chez eux et qu’il veut offrir les livres en même temps que les librairies. Pourtant, quand un livre aboutit chez Costco, il faut comprendre que c’est en général parce que des libraires quelque part ont fait leur travail sur ce titre."

    Les auteurs ne doivent rien à Costco. C'est même le contraire. Cette compagnie traite les écrivains au même titre que les oignons ou les crevettes. Sans compter qu'ils retournent aux éditeurs des centaines de copies abîmées des nouveaux titres sans compensations pour l'auteur et l'éditeur.

  • Guy Vanier - Inscrit 9 novembre 2013 03 h 04

    Nous aussi nous pouvons aider!

    Soyons solidaires nous aussi, achetons nos livres en librairie. C'est ça la solidarité et c'est la seule façons que les cosco de ce monde vont comprendre!
    Mais avec la façon que je vois les gens et les gouvernements de droite et même certains de gauche se comporter de nos jours, c'est sauve qui peut afin de survivre encore quelques temps, en s'emplissent les poches à court terme le plus possible.
    C'est bien dommage. Le peuple va se réveiller enchaîné comme du temps des cerfs des sciècles derniers. (ils le sont de plus en plus, avec comme exemple des taux d'intérêt de 19,99%, une surveillance gouvernementale de tout les instants etc........) Ça nous a pris deux guerres mondiales, une de 10 millions de morts et la deuxième de 55 millions, pour apprendre à être solidaires et se libérer un peut mais nous avons déjà oubliés. Dommage non?
    Je peux écrire ce commentaire sans gros risques de perdre ma job!!!
    Je suis un jeune retraité de 73 ans.

    • Christian Méthot - Inscrit 9 novembre 2013 10 h 33

      Les auteurs touchent le même montant; que le livre soit vendu en librairie ou dans une grande surface. D'ailleurs, vous parlez de solidarité : Costco est une compagnie qui traite très bien ses employés : 14.50 $ de l'heure + avantages sociaux dès le début, et plus de 20 $ de l'heure pour les gérants. C'est autant sinon plus que bien des emplois qui peuvent être obtenus avec un DEP ou même un diplôme collégial ou universitaire. C'est aussi beaucoup plus que dans n'importe quel commerce de détail. De plus, une grande majorité de produits qu'ils vendent sont faits ou transformés au Canada ou aux États-Unis.

    • simon villeneuve - Inscrit 9 novembre 2013 11 h 01

      Je suis totalement d'accord avec M.Methot.

    • Guy Vanier - Inscrit 11 novembre 2013 01 h 19

      Je suis d'accord avec vous m.methot sur le sujet des salaires! Mais un peut moins sur leurs relations d'affaires avec les fournisseurs. Ils sont absolument intraitable dans leurs négociations au point de mette en faillite certaines petites compagnies qui ont traitées avec eux.

  • LAURENT PRADIES - Inscrit 9 novembre 2013 03 h 20

    bravo

    Encourageons la survie des libraires...

  • Claude Payette - Abonné 9 novembre 2013 05 h 18

    Bravo

    Bravo Monsieur Tremblay, je vais acheter deux fois votre livre et en donner un en cadeau à une personne qui n'en achète que très rarement.

    Un lecteur à petit salaire qui n’achète jamais de livres dans les grandes surfaces.

  • Pierre Labelle - Inscrit 9 novembre 2013 07 h 26

    Bravo!

    Oui bravo à ces gens qui savent se tenir debout devant ces Goliaths américain. Je lis depuis une cinquantaine d'années et j'ai assisté à la fermeture de plusieurs librairies tel que: La Librairie Tranquille sur la Ste-Catherine. Il est plus que temps que les gens se conscientisent à ces effets pervers des rabais sur les best-sellers offert par ces grandes surfaces. Costco dit se sentir pris en otage, et nos libraires eux......

    • Pierre Poulin - Inscrit 9 novembre 2013 13 h 11

      Les librairies sont beaucoup plus menacées par le livre électronique que par les goliaths.

      Je pense que Costco est même un PLUS pour les éditeurs et les auteurs car ils vont vendre des livres à des clients qui sont venus acheter des pamplemousses et des batteries. Qui sait si ces clients se seraient rendus dans une librairie ?