La réprobation d’Alain Finkielkraut

Pour Alain Finkielkraut, «penser, ce n’est pas arriver tous les deux ans avec une idée nouvelle. C’est creuser son chemin, frayer une voie».
Photo: David Balicki Pour Alain Finkielkraut, «penser, ce n’est pas arriver tous les deux ans avec une idée nouvelle. C’est creuser son chemin, frayer une voie».

L’essayiste français Alain Finkielkraut et le journaliste du Devoir Antoine Robitaille ont publié ensemble en 1999 L’ingratitude, simultanément chez Québec Amérique et Gallimard. Ils s’entretiennent aujourd’hui sur les sujets brûlants, ici comme en France, d’identité nationale, de multiculturalisme et de laïcité. Conversation.

 

« Identité », on le sait, est devenu un gros mot en France. « National » y avait subi le même sort quelque temps auparavant. Imaginez, dans cet Hexagone qui s’estime en proie aux pires démons, lancer un livre s’intitulant L’identité malheureuse. C’est ce que vient de faire Alain Finkielkraut. Un essai où, au surplus, il décortique - en ne dissimulant pas son regret - les différentes dimensions de la dénationalisation à l’oeuvre dans sa société, qui devient entre autres post-littéraire.

 

Redites et réédition

 

« La France semble aujourd’hui tourner la page de la France. C’est l’angoisse qui m’étreint », confie le philosophe au bout du fil, explicitant « la soudaine inquiétude » qui l’a conduit à écrire.

 

L’ouvrage connaît un grand succès outre-Atlantique et y provoque un débat intense. La réception d’une certaine presse a toutefois été mauvaise. « De très nombreux journalistes et intellectuels m’attaquent avec une extrême animosité », constate l’auteur. Technophobe assumé, il ne verra pas sur Twitter les critiques sauvages dont il fait l’objet. Mais elles sont à peine plus dures que celles, imprimées, dans certains anciens médias. « Il y a deux jours, confie Finkielkraut, j’ai appris par Le Nouvel Observateur, sous la plume de François Reynaert, que si je combattais le Front national, c’était sur sa droite ! »

 

Et voilà l’auteur de La défaite de la pensée qui s’adonne à un de ses arts préférés : reformuler l’argumentation de l’adversaire pour mieux la circonscrire. « Je donnerais une caution intellectuelle et cultivée, par toutes les citations dont j’agrémente mon livre, au discours fruste et brutal du Front national. Je serais le soutien intellectuel à la lepénisation des esprits. » Lui qui estime que la montée du FN est une catastrophe, est-il choqué d’être accusé de ce crime intellectuel ? La situation est « désagréable à vivre », admet-il, avant de préciser qu’elle est tout de même « intellectuellement très intéressante ». Elle vient en fait confirmer une partie de ses thèses.

 

Celle, par exemple, qui veut que la scène intellectuelle française soit aujourd’hui « obsédée par l’idée de récurrence ». Rien de ce qui se produit n’est inédit ; « tout ce qui se passe est une réédition ». Dans ce présent vu comme un éternel retour, « les Musulmans tiennent le rôle que tenaient les Juifs dans les années 1930. Le Front national est un parti fasciste et, pour le dire en riant, Médiapart, c’est Radio-Londres. L’actualité est ainsi couchée sur un lit de Procuste et tout ce qui dépasse est censuré ».

 

Aux yeux de ce fils de déporté, « pour penser que l’islamophobie est l’équivalent contemporain de l’antisémitisme de jadis, il faut oublier la fréquence, la puissance et l’intensité de l’antisémitisme musulman. Pour voir à l’oeuvre une xénophobie comparable à celle des années 1930 ou de la fin du XIXe siècle, il faut occulter la terrible réalité des territoires perdus de la République ». Là, souligne-t-il, un sexisme intransigeant, une violence anti-républicaine se déploient avec une force inédite.

 

Dans ces « territoires », est souvent traitée comme « pute » toute femme portant la jupe, fait remarquer Finkielkraut dans un chapitre fort de L’identité malheureuse, intitulé« Mixité française ». De plus, dans les villes de banlieue, ajoute-t-il au bout du fil, « il n’y a pas de précédent aux agressions contre les professeurs, contre les pompiers, contre les pharmaciens, contre les commerçants ».

 

Plusieurs en France ont interprété les émeutes de 2005 comme une réédition. On parla d’un « Mai 68 des quartiers populaires ». Réponse de Finkielkraut : attention, à l’époque, « les femmes étaient présentes et actives dans les “manifs”, dans les “amphis”, sur les barricades ». Un « Mai » strictement masculin ? « Une contradiction dans les termes. »

 

Or, pour certains de ses adversaires, tous ces événements et phénomènes « ne doivent pas être pris en considération ». La cécité volontaire découle d’une « mémoire idéologique qui gouverne la perception dominante du monde ». De cette mémoire, Alain Finkielkraut se dit « victime ». « Je ne cesse de répéter que notre situation est nouvelle et incomparable. Et cela suffit à me ranger dans le mauvais camp, à être accusé du crime de lepénisation. »

 

Laïcité

 

Comme bien d’autres démocraties, la France vit une crise du « vivre-ensemble ». « La fréquence du mot traduit le désarroi d’une société qui voit la disparition de la chose », écrit-il.

 

Finkielkraut tient à sa tradition française de laïcité. Il rappelle dans son essai avoir mené le combat pour le maintien d’une interdiction des signes ostentatoires, entre autres à l’école, dès les années 1980. Plusieurs penseurs nord-américains du multiculturalisme manquent de mots pour dénoncer cette façon de voir. « Martha Nussbaum, Joan Scott ou Charles Taylor voudraient à toute force que la France […] abandonne son modèle de laïcité pour s’aligner sur les normes américaines. » Pour des auteurs férus de pluralisme, la « différence » française est intolérable. Si la France obtempérait et laissait tomber sa laïcité, on assisterait paradoxalement « au triomphe simultané du multiculturalisme et de la culture américaine ! Il y a une contradiction dans les termes », note Finkielkraut.

 

Certains, dont Le Monde,ont reproché au philosophe ses « redites ». On retrouve en effet dans L’identité malheureuse certains thèmes et citations qui ponctuent plusieurs de ses livres, dont L’ingratitude (1999). Tout de même, répond-il, le thème de l’identité nationale, il ne l’a jamais abordé ainsi dans ses essais antérieurs ; de même pour l’effet de l’interconnexion (notamment sur l’école). Dans ce livre foisonnant, il développe la thèse de la « guerre des respects », bref de la reconnaissance, de manière neuve aussi. De toute façon, conclut-il, « penser, ce n’est pas arriver tous les deux ans avec une idée nouvelle. C’est creuser son chemin, frayer une voie. […] Si l’on peut déceler une continuité entre ce livre et les précédents, cela ne signifie pas que je piétine, mais au contraire que je travaille sérieusement ».

 

 

Alain Finkielkraut et Antoine Robitaille ont publié ensemble en 1999 L’ingratitude, simultanément chez Québec Amérique et Gallimard (collection « Folio » no 3442).

14 commentaires
  • Michel Mongeau - Inscrit 9 novembre 2013 10 h 15

    Du manque d'une certaine parole à son excès

    À l'époque de l'Encyclopédie, au XVIIIe siècle, les Diderot, Rousseau, d'Holbach ou Helvétius se démenaient pour publier leurs livres, anonymes, souvent à l'étranger et sans significative rétribution ( car le ''droit d'auteurs'' appartenaient aux éditeurs-libraires), constamment pourchassés par la police du roi et conspués par le pouvoir de l'Église. En 2013, il est de plus en plus facile de publier, de déverser ses opinions sur un flot continu de blogues et de tribunes, ce qui conduit à une certaine dévalorisation de la pensée réfléchie, documentée et policée. De sorte que, et cela est si navrant pour l'intelligence, nous nous désolons de voir n'importe quel quidam jouer au gérant d'estrade en invectivant, dénaturant ou réduisant le fruit de la pensée de personnes comme Finkielkraut, Taylor ou autre ''professionnel'' de la pensée. À quand un certain resserement des règles pour la publication sur le net?

    • France Marcotte - Inscrite 10 novembre 2013 17 h 19

      Resserrer les règles de publication?

      Quelle idée!

      «...penser, ce n’est pas arriver tous les deux ans avec une idée nouvelle. C’est creuser son chemin, frayer une voie», dit le penseur.

      La vie trouve toujours son chemin.

    • Mathieu des Ormeaux - Inscrit 12 novembre 2013 09 h 24

      "...nous nous désolons de voir n'importe quel quidam jouer au Finkielkraut, Taylor ou autre "professionel" de la pensée. À quand un certain resserement des règles pour la publication sur le net?"

      Dites-donc, c'est le Fascisme que vous prônez? Relever les âneries de ce bouffou est un jeu d'enfant. Les musulmans anti-sémites? Il est certainement au courant que les arabes (ainsi que les araméens) sont des peuples sémitiques, et ne peuvent qu'absurdement être anti-sémitique. Cela reviendrait à leur attribuer le même label que celui qu'ils appliquent aux juifs qui sont critiques envers la politique d'Israël; "juifs avec la haine de soi". Il est ironique qu'en France, ces chiens de garde de la pensée nourrissent l'argumentaire de partis d'extrême droite (afin de diaboliser les musulmans) - argumentaire qui se retournera invariablement contre eux-mêmes.

  • Gaétan Sirois - Abonné 9 novembre 2013 11 h 00

    Merci

    Oui, merci pour cette réflexion sur notre société. Le Québec par certains aspects est proche de la France, par son combat pour la laicité, contre le multiculturalisme.

    • Martin Richard - Inscrit 11 novembre 2013 11 h 16

      Et contre les immigrants et proche du Front National. Sans oublier l'UMP, les amis d'Alain F.

      martin richard

    • Gilles Théberge - Abonné 11 novembre 2013 23 h 24

      Ce que vous dites est non seulement faux, mais c'est injuste monsieur Richard.

      Le multiculturalisme, c'est la ghettoisation assurée. L'exact contraire du vivre ensemble. C'est vivre séparé les uns des autres, chacun dabns sa bulle.

      C'est contre ça que le Québec se rebiffe. Autrement c'est l'angélisme érigé en système.

  • Louis Gérard Guillotte - Abonné 10 novembre 2013 08 h 37

    Tiens!J'y pense...

    Le multiculturalisme ne serait-il pas une Tour de Babel souhaité?Par qui?Par ceux qui
    ont un intérêt pécunière à n'avoir à tenir leur discours que dans une seule et même
    langue économique.Ce qui est aujourd'hui avéré au niveau des hautes directions mul-
    tinationales.Le capital s'appropie la force de travail et particulièrement celle du cheap
    labour en favorisant la migration de celle-ci et de leur particularité culturelle.Alors,se
    dit le capital,permettont leur de la vivre en ghetto et proclamons l'idéologie du mul-
    ticulturalisme souhaitable comme processus d'intégration générationnelle.Semons la
    pagaille appréhendée sur le plan des nations afin que seule la voix stentor et le discours de la loi du marché fassent consensus pour une croissance assurée de la
    consommation de biens et services.

    • Marc Provencher - Inscrit 12 novembre 2013 07 h 01

      Bon ! Encore une vaste explication conspirationnelle.

      Le multiculturalisme - je parle de la doctrine multiculturaliste, à distinguer soigneusement de la diversité culturelle elle-même, qui existait bien avant qu'un militant fini ait l'idée funeste (en 1971) d'ajouter un "isme" au bout du mot culture, et qui continuera d'exister bien après l'abandon de cette malencontreuse doctrine identitaire d'État - le multiculturalisme, dis-je, résulte non des mauvaises intentions d'un méchant à monocle caché derrière les tentures ou sous le lit, mais bien au contraire d'une erreur. Le mot "culture" dans multiculturalisme est une tromperie (car les braves Canadiens prennent la diversité pour héréditaire et non pour culturelle), mais cette tromperie est involontaire, commise par des gens qui se croient dur comme fer, des gens d'une bonne foi absolue. Des gens à la Sheila Copps, ceux que Fruttero et Lucentini, dans 'La Prédominance du crétin', appellent "les benêts de bonne foi" (fesso in buona fede):

      «Je ne croyais pas, je n'imaginais pas, je ne prévoyais pas, je ne m'y attendais pas, répètent-ils, candides, au milieu des ruines fumantes où rôdent chacals et vautours.

      On perçoit parfois une nuance de supériorité dans leurs accents inébranblables, comme s'il y avait un quelconque mérite à ignorer la part obscure de l'Homme, à ne pas prévoir les malins, les voleurs, profiteurs, violents, assassins.

      C'est la supériorité rhétorique du benêt de bonne foi, figure comique et meurtrière qui a son piédestal dans l'histoire nationale. J'étais interventionniste, je voulais libérer Trente et Trieste, la guerre me paraissait une belle aventure... J'ai fait la marche sur Rome, j'ai cru sincèrement dans le fascisme et dans le Duce, mais comme mon élan était plus vital, plus noble, plus joyeux que les compromis mesquins et fades du jeu démocratique! J'ai été stalinien, j'ai approuvé avec enthousiasme le goulag, les purges, les répressions, les invasions...»

  • Rafik Boualam - Inscrit 11 novembre 2013 16 h 19

    Monsieur F

    Il oublie de dire que les territoires perdus par la république (autrement dit les cités) sont une création de la république. Et que au vue des décisions historiques prises par cette république même en matière d'immigration, on ne pouvait qu'arriver aux résultats inéluctables qui se vivent actuellement laba. Les problèmes sont d'abord et avant tout sociaux. On ne peut pas décider d'exclure une partie de la population sans en payer le prix pendant quelques générations. Le reste de l'oeuvre de monsieur F n'est que pleurnicheries, atermoiements et nostalgie.

    • Louka Paradis - Inscrit 11 novembre 2013 20 h 26

      C'est un procès un peu court. Et trop facile.

      Louka Paradis, Gatineau

    • Gilles Théberge - Abonné 11 novembre 2013 23 h 25

      Vous proposez quoi monsieur Boualam?

  • Michel Caron - Inscrit 12 novembre 2013 04 h 21

    L'erreur française.

    Le meilleur argument pour ne pas suivre l'exemple français est donné par M. Finkielkraut. Quels sont les résultats des mesures d'implantations le la laïcité, une augmentation de l'intégrisme, de la mysogénie et de l'exclusion, soit exactement les meaux que ces mesures voulaient combattre. Cela me fait penser à un homme qui serait tombé dans un puit et trouvant qu'il y fait froid et sombre, pour en resortir se mettrait à creuser. Pas de chance, plus il creuse plus c'est noir et froid. Donc sa logique lui dicte qu'il ne doit pas être encore assez creux.
    Michel Caron

    • Grégoire Malette - Abonné 12 novembre 2013 23 h 14

      Difficile de faire plus de raccourcis que dans votre commentaire. La laïcité française, un des fondements de la République, est célébrée par les leaders de tous les cultes religieux en France, ainsi que par les athées bien sûr. Ces lois datent de 1905!

      On peut bien discuter de la nécessité d'interdire les signes religieux aux fonctionnaires, mais remettre le principe même de laïcité en question, faut le faire! Vous prônez quoi? L'État plurireligieux?