Robert Lalonde: en plein coeur

Dans l’ombre de sa mère, c’est aussi lui-même que Robert Lalonde dévoile.
Photo: Jacques Grenier Archives Le Devoir Dans l’ombre de sa mère, c’est aussi lui-même que Robert Lalonde dévoile.

«J’ai été celui qui a eu raison de t’aimer, puis raison de te haïr et de s’enfuir, raison de faire sa vie loin de toi, et finalement raison de rentrer, même s’il se fait tard », écrit Robert Lalonde dans C’est le coeur qui meurt en dernier.

Sa mère est morte. Depuis longtemps déjà. C’est à elle qu’il s’adresse néanmoins dans ce récit. Comme s’il voulait replonger dans leur intimité, la recréer. Comme si leur dialogue n’avait jamais cessé au fond de lui. Comme s’il cherchait encore à comprendre.

Comprendre la nature de leur fougueuse relation. Comprendre qui était vraiment cette femme qui lui a donné la vie. Et se comprendre lui, à travers elle. Comprendre enfin le fils qu’il a été et l’homme qu’il est devenu. Comprendre les traces qu’elle a laissées en lui. Comprendre sa vie à elle, sa vie à lui. Comprendre la vie. Et la mort.

Comprendre ? Ce n’est peut-être pas le bon mot. À moins de lui attribuer l’intelligence du coeur. Ce coeur qui bat à toute allure, ce coeur de pierre tout aussi bien, ce coeur malmené, mal aimé, tumultueux, déchiré, en déroute, ce coeur qui saigne, et qui s’attendrit soudain, ça dépend de l’heure, du moment de la journée, de l’âge, des années.

Morceaux choisis

C’est d’un portrait qu’il s’agit. Un portrait en dents de scie. Effectué par à-coups. Par le biais de petites scènes, d’incursions dans la vie quotidienne, de bouts de conversation, de photos d’un autre temps, de non-dits révélateurs, comme autant de morceaux choisis.

C’est d’abord sa mère que Robert Lalonde place dans la lumière. Même si… « Je sais que tu n’aimes pas ce que je fais aujourd’hui, tu n’aimes pas que je t’ébruite comme je le fais, à tout vent. Apparaître en pleine clarté te désespère, t’enrage, même, je le sais.»

Mais impossible d’y échapper. C’est une dette dont il lui faut s’acquitter, sans doute. Ne serait-ce que pour rendre justice à sa mère qui, devenue nonagénaire, lui demandait comme on se parle à soi-même : « J’ai été qui, j’ai été quoi, peux-tu me le dire ? »

Il ne s’agit pas d’un livre-hommage pour autant. D’une ode à la mère morte. Pas de lunettes roses, de complaisance. Une grande affection, oui. Un attachement profond. Mais aussi de l’agacement, des déceptions, de la tristesse, de la révolte, du malheur qui remontent à la surface, tandis que Robert Lalonde plonge dans les souvenirs qui le relient à sa mère.

Toutes femmes

Au fil des pages, on découvre cette mère sous différentes coutures. Celle qui dramatise tout, prévoit toujours le pire, s’accroche à la superstition. Celle qui se plaint de son sort de mère, d’épouse, de femme à la maison qui torche, lave, nettoie, esclave de son fils et de son mari. Celle qui chante, le coeur léger, une fois son ménage fini. Celle qui se prend pour une diva, se la joue, fait l’actrice, rêvant d’une autre vie que la sienne. Celle qui se soûle au gin, perd la carte, disparaît, s’engouffre dans la dépression puis on efface tout, on recommence. Celle qui joue les Cruella. Celle qui cache son analphabétisme.

Celle qui fait l’autruche aussi bien. Car entre eux, la mère et l’enfant, il y aura toujours eu un secret innommable, « dont il ne fut jamais question qu’en paraboles sibyllines » : la pédophilie du mari, l’inceste subi par le fils. Déjà évoqué par l’écrivain, cet abus, dans ses romans. Dans Que vais-je devenir jusqu’à ce que je meure ?, notamment, inspiré de son adolescence.

Il en est question à quelques reprises dans C’est le coeur qui meurt en dernier, entre les lignes. Du genre : « Ça allait recommencer, les rudes caresses, ses grandes mains sur moi. » Par rapport au père, plus loin, le fils confie qu’il en est arrivé avec les années à « une manière d’espèce de sorte de pardon qui, tout en n’effaçant rien, changeait tout. »

Pour ce qui est de la mère comme telle, la seule fois où le sujet a été abordé par elle, raconte Robert Lalonde, elle était déjà très vieille, affectée par des médicaments. Surréaliste comme scène : elle croit que son fils près d’elle est plutôt son mari, mort il y a longtemps. Elle parle à son fils comme s’il s’agissait de son mari.

Ça donne ceci : « Et c’est à lui, à moi devenu lui, que tu as confié ton chagrin, ta honte, le malheur que j’avais, qu’il avait introduit dans la maison, comme on ouvre la porte au loup. Tu me suppliais de lui, de me faire des excuses. Tu me, tu le menaçais de fermer à clé la porte de votre chambre. » Comment imaginer une chose pareille : « Tu avais donc toujours su, pour papa et moi. Et tu n’avais rien dit. »

Distance et temps

Pas de continuité chronologique ici. Ce personnage énigmatique, l’auteur nous le donne à voir dans le désordre des années, parfois dans sa jeunesse et sa vieillesse mêlées. Mais chaque fois, en creux, le fils est là qui observe, qui s’agite, ou qui tourne le dos, avec à l’intérieur de lui des sentiments contradictoires, des questions sans réponse, une sensibilité à fleur de peau.

Ce qui fait que dans l’ombre de sa mère, c’est aussi lui-même que Robert Lalonde dévoile. Ce qui fait que ce livre est un objet à part. Ce qui fait que c’est du grand art. Dans sa construction même. Dans le choix des mots aussi.

On connaissait déjà la force d’évocation de cet auteur, mais cette fois, elle s’agrémente d’une certaine simplicité. D’une recherche, peut-être, sans effets de style, de ce qui pourrait s’appeler l’authenticité. L’authenticité du coeur.

« C’est le coeur qui meurt en dernier » : ce sont les paroles de la mère à l’orée de la mort. « Le coeur, pas la tête », prenait-elle le soin de préciser. Si hommage il y a avec ce livre, c’est là qu’il se situe, du côté du coeur.

Robert Lalonde aura mis plus de 40 ans à achever son récit. Besoin de cette distance pour ne pas laisser le ressentiment prendre le dessus, pour ne pas se laisser submerger par la « rancune volcanique » qui l’habitait, explique-t-il à la toute fin.

Il a bien fait d’attendre. Entre-temps, il aura publié son premier roman, La belle épouvante, suivi d’une vingtaine d’ouvrages. Et il est sûrement mieux à même aujourd’hui de reconnaître ce qui suit : « À coup sûr tu m’as légué la parole qui surestime le réel, le dramatise, à l’aide de beaux mensonges insignifiants. Tu m’as légué l’imagination qui fait voir. »

1 commentaire
  • Michel Coron - Inscrit 11 novembre 2013 16 h 55

    Je te lirai...

    Bel exemple de résilience. Sorti d'un peuple emmuré par tant de silences délétères. Pouvoir dire dans tes mots ce qui fut vécu par tant de toi. Je te lirai, pour sûr.