Une vie de mensonges

Qu’est-ce que réussir et que signifie rater sa vie ? Que disent nos mensonges sur ce qu’on est devenu, lorsqu’on fait le bilan ? Ces questions courent dans le roman de Karine Tuil, lequel s’est hissé jusqu’au troisième tour de la sélection du Goncourt.

 

Samir est un musulman d’origine tunisienne, émigré en France, qui estime ne pas avoir eu de chance. Orphelin de père, avocat mais chômeur, il se sent humilié ; il décide alors de réussir, réussir à tout prix. Se faisant appeler Sam, ou Sami, diminutifs de Samuel - prénom d’un vieil ami -, il est embauché dans un cabinet juif. Sans difficulté ni préméditation, l’opportuniste et ambitieux personnage se construit le quotidien d’un juif sépharade, à la fois crédible et protégé par ceux auxquels il s’allie. Sa vie bascule toutefois dans cette nouvelle identité.

 

« Avec le mensonge, on peut aller très loin ; mais on ne peut pas en revenir. » Karine Tuil cite ce proverbe yiddish qui illustre bien L’invention de nos vies et son histoire, que Tuil a longtemps mûrie. En voulant approfondir sa propre existence, elle a tiré sur le fil d’un autre, ce Sami menteur, qui s’entend parler comme s’il lisait à livre ouvert dans son propre piège.

 

Pour la romancière, on le devine, la fiction est une tentation naturelle et un chemin tout tracé. Sensible aux compromissions de la réussite sociale, Tuil s’enrage contre les artifices identitaires qu’elle retrace patiemment. Le suspense s’inscrit dans ce qui nous entoure. Elle se confie ainsi à la littérature, en trente-trois chapitres qui racontent l’ascension et la chute de trois êtres qui voient leur vie basculer dans cette imposture.

 

Un complexe bien vu

 

Il faut passer rapidement sur les premières pages, qui n’invitent pas trop à lire ce roman dense et tortueux. L’histoire s’enclenche pourtant réellement. Jusqu’où mentir, et à qui ? Pour Samir, fils d’un ferronnier et d’une couturière, les contraintes sociales sont l’occasion de mesurer sa force. Son désir de revanche le pousse dans l’engrenage du mensonge. Dans l’ombre, il joue son bras de fer avec les autres et étend son pouvoir grâce à la belle-famille new-yorkaise qu’il s’est donnée. Il se paie même le luxe de défendre les femmes humiliées, non sans reproduire à sa façon les aberrations qu’il dénonce.

 

Mais sa sexualité va l’entraîner là où il ne peut plus cacher son origine. Impossible de reculer : la vénalité du personnage précipite sa fuite en avant. Grâce à des inventions, celui qui se pense invincible nourrit sa propre légende, fantasme sans éthique qui fait courir à sa famille le danger d’imploser. Au-delà de cette renommée, sa mystification sidérante fera-t-elle de lui un traître, un pervers comparable au tueur que Truman Capote décrivait dans De sang-froid ?

 

Tuil donne là le meilleur d’elle-même : étudier la compromission à même la perméabilité des identités. Ce qui était une faiblesse, l’humiliation, est un atout qui trouve sa place auprès des maîtres de la société. Manipuler devient l’art de s’inventer. Ce menteur a créé un nouvel être, plus libre de son destin, et sa communauté d’adoption, par humanisme, tolérera ses jeux de côté.

 

Le retournement de situation de Samir, pris dans la guerre d’al-Qaïda et la lutte antiterroriste américaine, donne lieu à des pages fort bien menées sur ce qui arrive à un quidam commis avec l’un ou l’autre côté. La quatrième et dernière partie du roman compte des passages forts, au moment où les personnages choisissent leur destin entaché et justifient leur liberté.

 

À certains, le mensonge est une bonne affaire, un moyen de survivre. De même, le roman permet à l’auteure de réfléchir sur ce que dit la littérature dans notre monde. On pense à Mensonges sur le divan d’Irvin Yalom, qui traitait également du récit de l’expérience et de sa fabrication par la parole. Tuil traite ce sujet énergiquement. Dans la partie finale d’un poker où tout le monde se retrouve, quitte à changer de place et à passer son tour, l’auteure dénonce le cynisme et l’évidente facticité des sociétés.

 


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