Littérature française - 1913, année magnétique

L’auteur Marcel Proust, autour de 1896
Photo: Agence France-Presse L’auteur Marcel Proust, autour de 1896

L’année 1913 n’est pas tout à fait comme les autres. Voyez un peu. Stravinski vient de composer Le sacre du printemps, créé dans une chorégraphie électrique du génie Nijinski par les Ballets russes de Diaghilev au théâtre des Champs-Élysées. Blaise Cendrars accouche, avec La prose du Transsibérien et de la petite Jehanne de France, assorti des illustrations de Sonia Delaunay qui s’inspirent des mots et des sonorités du poète, du « premier livre simultané ». Et Apollinaire publie Alcools.

 

À quelques mois de la Grande Guerre, c’est un peu comme si la modernité, à Paris, frappait à grands coups à la porte du siècle.

 

Au cours de cette année charnière, Marcel Proust a quarante-deux ans. Il traverse, comme d’habitude, des complications sentimentales et vient d’essuyer des pertes à la Bourse, où il s’amuse à spéculer après avoir hérité d’une petite fortune à la mort de sa mère en 1905. Il sort aussi de moins en moins, conséquence à la fois d’une santé fragile et des exigences du gros roman auquel il s’est harnaché, l’oeuvre de toute sa vie.

 

Pour publier Du côté de chez Swann, son gros manuscrit dactylographié qui enfle au gré des corrections, refusé par tout le monde - notamment par Gallimard et la NRF sur les conseils d’André Gide (voir texte ci-dessous) -, Proust doit finalement se résoudre à mettre la main à sa poche. Et c’est le 14 novembre 1913 que paraît à compte d’auteur chez l’éditeur Bernard Grasset le premier tome d’un livre qui sera au final beaucoup plus long que tout ce que Proust avait cru.

 

Longtemps, je me suis couché de bonne heure

 

Marcel, le narrateur, raconte à travers ces pages son enfance à Combray, ses premières lectures, son attachement à la figure maternelle, sa fascination pour un univers de mondanités en voie de disparition, pour la puissance obscure de l’amour et de la mémoire. Et Du côté de chez Swann, lui-même coup d’envoi d’À la recherche du temps perdu, s’ouvre avec l’une des amorces les plus célèbres de la littérature occidentale : « Longtemps, je me suis couché de bonne heure. »

 

Deux semaines plus tard, une critique enthousiaste de Lucien Daudet, un de ses amis, donne le coup d’envoi, en première page du Figaro, de la réception critique d’une oeuvre qui a depuis fait couler des torrents d’encre: «L’analyste de M. Proust est si parfaitement incorporée à une sensibilité prodigieuse qu’elles se confondent ensemble sans qu’on puisse départir l’une de l’autre.» En tout, avant la guerre, 2800 exemplaires auront été vendus. Un succès critique et commercial considérable pour ce roman tentaculaire et déconcertant, voire un peu monstrueux.

 

Mais quel lecteur pouvait alors imaginer jusqu’où irait l’oeuvre de Marcel Proust ? Que, six tomes plus tard, ces milliers de pages formeraient ce long serpent qui se mord la queue ?

 

Un massacre de lecteurs

 

Un théorème de lecture exponentiel colle à la Recherche : selon les chiffres de Gallimard, seulement la moitié des acheteurs du premier tome se procurent le deuxième, À l’ombre des jeunes filles en fleurs. À peine la moitié de ceux qui ont acheté le second achèteront ensuite le troisième, Le côté de Guermantes. Après, on a fait le plein des éclopés, et la cohorte se stabilise. C’est donc dire que seul le quart des lecteurs qui y plongent parviennent à en faire la traversée.

 

À dire vrai, les écueils sont nombreux pour qui se décide à entreprendre la lecture de la Recherche. Même lorsqu’on le lit dans son bain, soir après soir, goutte à goutte.

 

Pourquoi lire la Recherche ? Toutes les raisons sont bonnes, et elles sont innombrables. C’est notamment l’occasion d’une fabuleuse suspension du temps, loin des plaisirs instantanés, une expérience de lecture totale, plus que jamais peut-être en 2013. À la fois réflexion sur le temps, sur la suspension du temps et sur le souvenir, la lecture de la Rechercheest elle-même expérience de temps suspendu au long de ses milliers de pages vivantes.

 

On parle de traversée, de longueur, d’étendue, mais il pourrait aussi bien être question de profondeur. Puisque lire le chef-d’oeuvre de Proust, c’est un peu comme nager au milieu de l’océan plutôt que dans une piscine. L’espace autour de soi devient tout à coup insondable, le ciel et la mer se confondent. Et on y trouve de tout : des bouteilles de plastique, des espèces de poissons méconnues, des zones de plancton phosphorescent et des flaques de mazout.

 

Un classique

 

Les événements de la vie de Marcel Proust en 1913-1914 - chagrins ou santé chancelante - et l’arrêt des activités d’édition chez Grasset durant la Première Guerre mondiale viendront bouleverser le projet initial de l’écrivain et faire gonfler de façon considérable la dimension de l’oeuvre, qui passera de mille cinq cents à trois mille pages en l’espace de huit ans. Les éditions Gallimard publieront le deuxième volume, À l’ombre des jeunes filles en fleurs, titre pour lequel Proust recevra le prix Goncourt en 1919. La publication d’À la recherche du temps perdu ne sera achevée qu’en 1927, cinq années après sa mort.

 

La Recherche est une cathédrale : mélange d’architecture à la fois simple et complexe. C’est un livre inclassable qui aborde l’ambition sociale et artistique, l’amour et le désir, la mémoire. Si l’auteur Du côté de chez Swann est l’un des premiers romanciers européens à aborder de façon ouverte dans son oeuvre la question de l’homosexualité, masculine et féminine, par son analyse fine et impitoyable des « lois générales de l’amour », Proust rejoint aussi, en les égalant sur ce terrain, Mme de La Fayette, Stendhal et Benjamin Constant.

 

Qu’est-ce qu’un classique ? « Un classique, disait Italo Calvino, est un livre qui n’a jamais fini de dire ce qu’il a à dire. » Cent ans plus tard, entre les commérages existentiels et la mécanique du coeur, en voilà un qui n’a pas fini de nous parler.

 


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