Albert Camus, «un passeur de l’idée démocratique»

Lisant un journal, cigarette aux lèvres : attitude familière d’Albert Camus, écrivain, journaliste, philosophe et Prix Nobel de littérature 1957. S’il est encore si actuel, c’est que, 100 ans après sa naissance et 53 ans après sa mort, Camus est devenu « la conscience de son époque ».
Photo: Agence France-Presse (photo) Lisant un journal, cigarette aux lèvres : attitude familière d’Albert Camus, écrivain, journaliste, philosophe et Prix Nobel de littérature 1957. S’il est encore si actuel, c’est que, 100 ans après sa naissance et 53 ans après sa mort, Camus est devenu « la conscience de son époque ».

Si tout s’était déroulé comme prévu, Albert Camus serait entré au Panthéon ce jeudi, date du centenaire de sa naissance. Lors d’une grande cérémonie, il aurait rejoint Voltaire, Rousseau, Hugo et Malraux. Mais après la polémique provoquée par la proposition faite par Nicolas Sarkozy en novembre 2009, ses descendants refusèrent de le voir quitter le petit cimetière de Lourmarin, en Provence. La réponse aurait-elle été différente si l’initiative était venue de la gauche ? Probablement.

 

Mais le Prix Nobel aura eu sa revanche. En ce centenaire, les expositions, les publications et les commémorations ne se comptent plus de Paris à New Delhi, en passant par la Jordanie, le Mexique, l’Argentine, le Brésil, la Hongrie, le Portugal et les États-Unis. Difficile d’imaginer une gloire littéraire plus complète, déclare Jean-Yves Guérin, qui a dirigé le Dictionnaire Albert Camus (Bouquins). Le professeur faisait escale dans son petit bureau de la Sorbonne nouvelle où nous l’avons attrapé au vol entre Budapest et Lisbonne. Ce tourbillon de commémorations a tout de même un côté inquiétant, avoue-t-il : « Albert Camus est devenu une icône. Il y a toute une industrie éditoriale de la commémoration de Camus avec le danger que cela comporte : celui de dissimuler l’oeuvre derrière le personnage. »

 

La conscience de son époque

 

Et pourtant, la question qui taraudait Jean-Paul Sartre dans l’éloge funèbre qu’il fit de son meilleur ennemi - « Qu’en dit-il en ce moment ? » - résonne toujours. Il y a peu d’auteurs morts pour lesquels on se la pose si souvent. C’est que, 100 ans après sa naissance et 53 ans après sa mort, Camus est devenu « la conscience de son époque », celui à qui l’histoire a largement donné raison, dit Jean-Yves Guérin.

 

« Ce n’est pas si courant. En démocratie, les intellectuels ont le droit de déraisonner. Il n’y a pas de sanction pour le dérapage et l’ineptie. Malraux a écrit quelques textes sur l’URSS qui ne figurent pas dans ses oeuvres complètes. À la fin de sa vie, Michel Foucault a déliré sur le “socialisme chiite” de l’ayatollah Khomeini. Chez Camus, il n’y a pas d’éloge de dictateurs ou de répression sanguinaire. Au XXe siècle, il n’y a pas grand monde d’aussi irréprochable. »

 

C’est probablement pourquoi, depuis un demi-siècle, l’actualité de cette oeuvre à la fois classique et moderne n’a cessé de grandir. « Camus a toujours eu la jeunesse avec lui », dit Guérin. Dans les années 60, L’étranger était lu en Hongrie et en Pologne comme une expérience du totalitarisme. « L’absurde, on connaissait ça ! Les autorités présentaient La peste comme un roman antinazi, mais les lecteurs le lisaient comme un plaidoyer antitotalitaire. Aujourd’hui encore, Camus connaît une grande fortune en Iran, en Chine et en Algérie. Les Iraniens voient dans La peste une allégorie de l’islamisme. »

 

Depuis quelques années, Camus est même plébiscité par de jeunes écrivains algériens. Douce revanche pour ce natif de Mondovie qui vouait un amour insatiable à sa terre natale, mais qui refusa de soutenir l’indépendance de l’Algérie. Les écrivains Kateb Yacine et Edward Saïd lui reprochèrent vivement son ignorance du peuple algérien, pratiquement absent de son oeuvre. Pourtant, « les intellectuels algériens d’aujourd’hui ne cessent de dialoguer avec Camus, dit Jean-Yves Guérin. Il est devenu le père et le grand frère, et surtout un passeur de l’idée démocratique ».

 

Il faut dire qu’à l’heure du terrorisme islamiste, il y a peu d’auteurs plus actuels. S’il a soutenu les combats de la Résistance, jamais Camus ne cautionna les attentats aveugles du FNL algérien (pas plus que la torture de l’Algérie française).

 

« Camus n’est pas pacifiste, précise Guérin. Il n’a pas préconisé la non-violence dans la France occupée. Mais la violence devait être sélective et inévitable. Les résistants ont tué des soldats allemands et des miliciens français, mais ils n’ont pas mis de bombe dans la maison où il y avait leurs enfants. » C’est le sujet des Justes, écrit trois ans seulement après la guerre. On ne s’étonnera pas que cette pièce qui pose la question du terrorisme dans des termes terriblement actuels a été jouée partout dans les années 2000.

 

« Si une cause implique le meurtre d’enfants, elle devient illégitime, dit Guérin. Camus refuse ce qu’on nomme aujourd’hui le “dommage collatéral”. Or cette idée vaut autant pour l’attentat terroriste aveugle, qui est devenu une stratégie au XXIe siècle, que pour la bombe atomique. Camus montre que ces attentats aveugles appellent la vengeance et la répression par la torture. Aujourd’hui encore, le terrorisme aveugle entraîne des législations qui briment les libertés. »

 

Le souci du monde

 

Comment celui que le directeur du Magazine littéraire, Jean-Jacques Brochier, qualifia de « philosophe pour classe terminale » a-t-il pu résister aux sirènes marxistes qui séduisirent tant d’intellectuels français de son temps ? Selon Guérin, c’est l’influence de son professeur de philosophie Jean Grenier qui a préservé Camus. Collaborateur de la Nouvelle Revue française (NRF), il avait publié en 1938 Essai sur l’esprit d’orthodoxie, une mise en garde contre les ravages de l’idéologie. Ce livre fut « un garde-fou » pour celui qui préférera toujours se dire artiste, écrivain ou journaliste plutôt que philosophe, dit Grenier. « Et puis, son tempérament était fondamentalement pragmatique. Il avait le souci du monde tel qu’il était. Et il aimait ce monde, ce qui n’est pas le cas de tous les écrivains. »

 

Camus aurait apprécié les révolutions de velours de l’Europe de l’Est où les dictatures sont tombées en quelques jours. Selon Guérin, « le Printemps érable québécois fut à sa manière une révolte camusienne ». Même chose pour le Printemps arabe, même s’il s’acheva sur « une sorte de Thermidor islamiste ».

 

« Dans tout cela, Camus reste toujours du côté des opprimés, précise Jean-Yves Guérin. Ce qui fait aussi son aura, c’est que, dans ma génération, beaucoup de déçus du grand soir sont passés avec armes et bagages du côté du capitalisme pur et dur. Camus est un déçu de la gauche mais qui reste à gauche. Par souci sans doute de la justice sociale et par fidélité à ses origines. »

 

Car, aussi étrange que cela puisse paraître en cette ère technologique, cet orphelin de père dont la mère était sourde et analphabète aura eu l’immense « chance » de naître pauvre. Il aura eu le bonheur d’être privé « de tous les amortisseurs qui calfeutrent les vies bourgeoises », écrivait le philosophe Alain Finkielkraut dans Un coeur intelligent. En d’autres mots, « aucune richesse ne le séparait du luxe du monde naturel ».

13 commentaires
  • Robert Bernier - Abonné 7 novembre 2013 05 h 47

    À lire absolument

    Outre son oeuvre littéraire, il faut lire absolument son essai "L'homme révolté". Les pièges de la pensée totalitaire y sont bien évoqués, et toujours dans la magnifique langue de Camus.

    Robert Bernier
    Mirabel

    • Denis Marseille - Abonné 7 novembre 2013 10 h 05

      Moi, j'ai adoré «Le mythe de Sysiphe». Je l'ai lu, relu. Je l'ai prêté, j'en ai discuté. Je l'ai reviré de tout bord tout côté.

      Camus, un incontournable.

  • Guy Rivest - Abonné 7 novembre 2013 06 h 12

    Citation

    Voici une citation très pertinente de ce grand humaniste en ces temps d'extrémisme religieux et de discussion sur la laïcité : *... s'il y a un péché contre la vie, ce n'est pas tant d'en désespérer que d'espérer une autre vie et se dérober à l'implacable grandeur de celle-ci*. (Noces)

  • France Marcotte - Abonnée 7 novembre 2013 08 h 48

    Le monde naturel

    Et faut-il être né-e-s pauvres pour seulement avoir l'intuition de ce que c'est?

  • Gabriel RACLE - Inscrit 7 novembre 2013 09 h 01

    Camus, l'homme révolté

    La révolte
    Ces ouvrages valent à Camus ce qui marquera sa vie d’écrivain et de penseur, des éloges et des critiques. Camus, séparé de sa femme restée en Algérie, travaille à un roman qu’il appelle d’abord Les Séparés, et qui devient La Peste, dans lequel l’épidémie figure l’occupation allemande. Cet ouvrage connaîtra un succès retentissant dans la période d’après-guerre et qui se poursuit: le livre est vendu à plus de cinq millions d’exemplaires, en plusieurs langues.
    Rédacteur en chef de Combat, Camus traite des grands sujets du moment, le colonialisme, la bombe atomique, la peine de la mort, la misère humaine. Puis il publie un essai L’Homme révolté, qui suscite une violente controverse. Pour Camus, «Je me révolte donc nous sommes».
    Prix Nobel
    En 1957, le prix Nobel de littérature lui est décerné. Camus a 44 ans, c’est le plus jeune écrivain distingué à Stockholm.
    «Ce n'est pas le monde qui est absurde, mais le sens que l'homme y cherche, sans le trouver. Comme Sisyphe, nous sommes condamnés à pousser sans fin un rocher devant nous. La vie vaut-elle alors d'être vécue? Oui, car l'homme, dans son inutile effort, est plus grand que son destin puisqu'il peut se révolter contre lui. Telle est sa liberté.»

  • Gabriel RACLE - Inscrit 7 novembre 2013 09 h 02

    Camus, l'homme révolté

    Évasion dans la littérature

    Marié en 1934, licencié en philosophie en 1935, Camus voyage en Europe centrale avec sa femme, dont il se sépare, car elle se drogue à la morphine que lui fournit son amant.
    Camus travaille, passe une maîtrise en 1938 en traitant du néoplatonisme et de la métaphysique chrétienne de Plotin et d’Augustin.
    Mais surtout, il publie son premier vrai livre, L'Envers et l'Endroit (1937), dans lequel se trouvent déjà les grands sujets de son œuvre: le soleil, la solitude, l’absurde destin de l’homme. «Camus est un écrivain de l’absurde.» (L.-P. Rey).
    Camus se remarie, quitte l’Algérie, fait de la Résistance contre l’occupant nazi et écrit. De 1940 à 1945, il compose «le cycle de l’absurde», trois œuvres d’importance, L’Étranger, un roman, Caligula, une pièce, Le Mythe de Sisyphe, un essai. «Faute d’un sens à la vie, l’homme peut en dépasser l’absurdité par la révolte tenace contre sa condition.» (Encyclopédie Hachette)