La bande dessinée entre au musée

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Photo: Illustration Guy Delisle Le sce?nario est original : 15 be?de?istes ont e?te? invite?s par le Muse?e des beaux-arts de Montre?al (MBAM) a? mettre leurs univers dessine?s en harmonie avec 15 œuvres qu’ils ont choisies dans la collection permanente de l’institution muse?ale.

La sortie du cadre a tout pour être remarquée. Ce mardi, avec tambours et trompettes, la bande dessinée québécoise fait son entrée au musée. Par la grande porte, pour le coup.

 

Le scénario est original : 15 bédéistes, dont Jean-Paul Eid, Patrick Doyon, Rémy Simard, Leif Tande ou Isabelle Arsenault - pour ne citer qu’eux - ont été invités par le Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM) à mettre leurs univers dessinés en harmonie avec 15 oeuvres qu’ils ont choisies dans la collection permanente de l’institution muséale. Ce croisement d’univers, qui place entre autres Michel Rabagliati face à Miró, Marsi face à Alex Colville ou Réal Godbout face à Marc-Aurèle Fortin, vise à souligner, avec originalité, les 15 ans d’existence de la maison d’édition La Pastèque.

 

En se déplaçant des planches imprimées à celles du parquet des salles d’exposition du MBAM, l’univers du jeune éditeur, dont la contribution au 9e art a été exemplaire, voit donc les contours d’une reconnaissance passer d’un simple crayonné à un trait plus dense, à l’encre de Chine. Mais il y a plus, cette consécration vient également marquer l’histoire, en clamant haut et fort que la bande dessinée du Québec est désormais tout sauf un art mineur, et que ses mondes de « bonshommes », comme on disait dans le temps, mis en cases et en bulles dans les dernières années, ont finalement leur place au même étage que les Barry Flanagan, Serge Lemoyne, Sylvia Daoust, Jean-Paul Lemieux et les autres.

 

« Cette exposition [qui se tient jusqu’en mars prochain] est une étape significative dans la reconnaissance de la bande dessinée québécoise comme art d’envergure, résume l’éditeur Michel Viau qui vient de publier une rétrospective sur le magazine Croc, incubateur de bédéistes entre 1979 et 1995 au Québec. Ici, nous sommes en retard sur l’Europe, où le 9e art est davantage respecté et valorisé. C’est donc un événement qui va certainement contribuer à changer les perceptions ».

 

Un écosystème propice

 

Faire rimer bédé et musée : la mise en dialogue peut surprendre, même si elle a déjà eu lieu. Tintin, Astérix et même Snoopy, des personnages clés du 9e art, ont eu droit à cet honneur à Montréal dans les dernières années. Mieux, la bande dessinée québécoise est déjà entrée dans un de ces hauts lieux de reconnaissance et de la mémoire artistique, à deux reprises même : au Musée d’art contemporain de Montréal, en 1976 et puis, dans la vieille capitale, en 1997, au Musée national des beaux-arts du Québec. L’exposition, très didactique et centrée sur l’aspect plutôt enfantin du 9e art, s’intitulait Les aventures de la bande dessinée québécoise. Elle est restée confidentielle, « parce qu’elle n’a pas été présentée à Montréal », déplore l’historienne de la bande dessinée Mira Falardeau.

 

Sans doute… mais à l’époque, l’écosystème était aussi fort différent. Le lectorat se tenait encore dans la marge, pas très loin de la production d’oeuvres dessinées qui elle aussi peinait à intéresser un public large et diversifié.

 

« Les choses ont bien changé, laisse tomber Jacques Samson, qui, pendant 15 ans, a observé le 9e art dans les pages du magazine Spirale. Ce qui se passe en ce moment est exceptionnel. Jusqu’à maintenant, on avait l’impression qu’en matière de bande dessinée, chaque génération, depuis les années 50, repartait chaque fois à zéro. Là, nous sommes devant autre chose : le monde de la bédé a atteint une belle maturité. Quantité et diversité définissent la production actuelle. Il y a des oeuvres qui s’installent. Il y a des rééditions d’oeuvres du passé qui viennent mettre en relief une certaine transmission, mais également la constitution d’un fonds, sans quoi un art ne peut grandir et surtout durer en allant au-delà des générations ».

 

Dans la mise en place de ces conditions gagnantes, propices à la consécration telle que l’a imaginée le MBAM, La Pastèque a bien sûr joué un rôle important en donnant naissance à Paul, le « Tintin du Québec » qui, avec un travail d’été, un appartement, une balade à la campagne, à Québec et au parc, s’est imposé comme une des figures de proue de la bédé québécoise. Ses aventures, en plus de convertir de nouveaux lecteurs aux récits en images, ont séduit des amateurs de romans graphiques hors des frontières du Québec. La jeune maison d’édition, bien de sa génération en étant ouverte autant sur les auteurs d’ici que d’ailleurs qu’elle publie parfois, a également ramené au bon souvenir du présent des classiques, comme les aventures de Michel Risque ou de Red Ketchup, issus des années 70 et de l’imagination de Réal Godbout et de Pierre Fournier.

 

Éloge de l’intelligence

 

« La production de bédé a repris de la vigueur dans les dernières années, et c’est tant mieux, lance Michel Rabagliati. Sa place dans un musée est évidente, à condition toutefois qu’elle soit de qualité et intelligente, ce que cette exposition va démontrer, j’en suis sûr. »« C’est une consécration, dit Réal Godbout, mais elle ne doit pas nous faire oublier qu’il y a encore beaucoup de chemin à faire parcourir au 9e art. Il faut continuer à produire des oeuvres, à publier et à rejoindre un public de plus en plus diversifié ».

 

La trame de fond serait d’ailleurs installée, croit Mira Falardeau qui, comme bien d’autres, rêve d’une multiplication des séries dessinées, de galeries spécialisées en bédé et pourquoi pas d’un musée entièrement consacré à cet art. « La bédé entre au musée, c’est bien, mais pour y entrer de manière officielle, il lui faudrait aussi entrer maintenant dans les collections permanentes de ces musées et surtout dans l’esprit des conservateurs qui, encore aujourd’hui peinent à intégrer cette forme d’art dans leurs projets », dit-elle. « Dans une expo sur les femmes, sur la vie rurale, sur le cinéma, il y a des sculptures, des photographies, des vidéos, mais jamais de bande dessinée. »

 

Un autre stade de développement pour cet art de raconter des histoires avec des images, que le présent semble de plus en plus apprécier, et qui, comme pour les nombreux albums qu’il fait naître chaque année, pourrait sans doute se concrétiser dans un tome II.