Lire, mais comment?

Les ventes numériques représentent environ 4 % du marché du livre au Québec.
Photo: Archives Le Devoir Les ventes numériques représentent environ 4 % du marché du livre au Québec.

Colère, déception, trahison… Derrière l’indignation qu’a suscitée le virage numérique de Marie Laberge et d’Arlette Cousture se cachent des questions de fond qui méritent réflexion.

 

Les multiples réactions de la semaine à la décision de Marie Laberge et d’Arlette Cousture de publier leurs oeuvres via leurs sites Web auront au moins eu le mérite de dresser concrètement un constat : l’édition numérique est à nos portes. Et d’ouvrir le débat : mais quelle approche veut-on privilégier ?

 

Quelques précisions s’imposent d’abord. Les démarches des deux écrivaines se distinguent. Arlette Cousture a choisi de publier son prochain recueil de nouvelles, Pourquoi les enfants courent-ils toujours après les pigeons, directement sur son site Web, sans autre intermédiaire qu’un compte PayPal pour acheter chaque nouvelle au fil de leur parution.

 

« Ce n’est pas un déni de libraire ou d’éditeur, c’est une expérience d’écriture. Il faut plutôt la féliciter », a affirmé Gilles Herman directeur général des éditions de Septentrion, premier éditeur de l’industrie à numériser son catalogue, avant même l’entrée en jeu de l’entrepôt numérique.

 

Marie Laberge a pour sa part annoncé la vente imminente de ses 10 premiers romans via son site Web, en vertu d’une entente entre ses propres éditionsMartha (qui avaient publié le roman épistolaire du même nom, première expérience semi-numérique de l’auteure) et iBooks. Son dernier titre, Mauvaise foi, tout juste paru, suivra le même chemin après avoir laissé une période de grâce à la vente papier, donc aux libraires.

 

« Déjà, comme traîtresse, on repassera », écrivait M. Herman sur son blogue, mercredi.

 

Là où le bât blesse surtout, c’est dans l’entente avec Apple, ont indiqué différents intervenants du milieu du livre. Car Apple cultive les « jardins clos », rappelle Josée Plamondon, analyste en exploitation de contenus numériques. Pour lire ses contenus, il faut un iPad. « Pourquoi offrir ses livres juste sur cette technologie-là, pourquoi pas sur toutes les technologies ? », demande la bibliothécaire de formation, adepte des données ouvertes et du logiciel libre, qui favorise un format numérique standard accessible sur tous les supports et partage la déception du milieu du livre. Elle coorganise d’ailleurs la troisième édition de Bookcamp (8 novembre au Théâtre des Écuries), événement qui rassemble professionnels et amateurs autour des mutations du livre et de la lecture.

 

Désintermédiation

 

Mais on peut difficilement juger du choix de Marie Laberge à ce point-ci, puisqu’on ne connaît pas les détails de ladite entente. « Tout n’est pas finalisé », nous indique la relationniste de Marie Laberge, Patricia Huot.

 

Toujours est-il que la seule décision de deux écrivaines de se tourner vers le numérique hors de la chaîne du livre a tout de même semé l’émoi du côté des bibliothèques publiques et des libraires. Ceux-ci se sont sentis exclus de la diffusion d’oeuvres qu’ils ont pourtant contribué à faire connaître.

 

Car les démarches d’Arlette Cousture et de Marie Laberge suppriment les intermédiaires traditionnels entre l’auteur et ses lecteurs : éditeurs, imprimeurs, distributeurs, librairies. On l’a vu en musique et en cinéma, les nouveaux usages numériques favorisent naturellement cette « désintermédiation », comme l’appelle Josée Plamondon, bibliothécaire de formation, et analyste des contenus numérique, qui a suivi l’affaire Laberge et Cousture avec grand intérêt. « C’est sûr que ça ébranle tout l’écosystème. De là à invoquer qu’il faut absolument maintenir le système actuel parce que sinon, il n’y aura plus de livres, c’est partir en peur. »

 

Gilles Herman met un bémol sur la question de la désintermédiation. « Quand on dit qu’on coupe les intermédiaires, c’est surtout qu’on les change », dit-il. Vrai que même pour les livres numériques, il y a aussi un de travail d’édition à faire. Quelqu’un doit bien relire Arlette Cousture et Marie Laberge. Plusieurs auteurs ont d’ailleurs fait valoir dans La Presse, cette semaine, qu’ils n’envisageaient pas l’auto-édition entre autres pour cette raison.

 

Le modus operandi

 

Aucune disposition législative n’existe à l’heure actuelle en matière d’édition numérique. Mais plusieurs acteurs du livre (associations de bibliothèques, d’auteurs, d’éditeurs, de distributeurs, Bibliothèque et Archives nationales du Québec) ont convenu, avec les instances gouvernementales, d’un modus operandi qui respecte l’esprit de la loi du livre prévalant pour l’édition papier. Cette loi répartit les rôles et obligations de chaque maillon de la chaîne du livre, assurant une grande diversité de titres disponibles.

 

Pourquoi avoir choisi de transposer le modèle papier dans le numérique ? « On se demande nous aussi si c’est une bonne idée, répond Gilles Herman. Mais le seul autre modèle connu, c’est l’anglo-saxon. Et les Amazon et consorts ont tué la librairie aux États-Unis. » Une poignée de géants industriels qui s’empressent aujourd’hui de remplir le vide qu’ils ont créé.

 

L’argument protectionniste lié à l’écosystème mondial actuel de l’édition numérique, Josée Plamondon veut bien l’entendre pour défendre le prix réglementé, actuellement à l’étude à Québec. Une mesure à laquelle elle adhère dans le contexte actuel, pour assurer à l’auteur une juste rémunération et au lecteur de payer un juste prix. « C’est difficile de négocier avec de gros détaillants. Et c’est quoi, le juste prix, pour un contenu culturel ? Il y a du monde derrière les livres et on ne peut pas les faire écrire en Chine… »

 

Pour ce qui est du développement de l’édition numérique québécoise, défendre la chaîne du livre à tout prix n’a pas de sens, selon elle. « À quoi ça sert de protéger un modèle vieillissant, sinon à protéger des acquis ? En attendant… Il va falloir que les parties prenantes [de l’industrie du livre] révisent leurs positions ; tout le monde peut avoir une utilité quelque part, mais il faut la redéfinir. » Et pour cela, « il faut expérimenter », donc encourager la multiplication de démarches comme celles d’Arlette Cousture et de Marie Laberge et d’autres encore.

 

Car qui sait quelles déclinaisons connaîtra le livre de demain ? Qui sait si l’enfant de demain ne racontera pas ses histoires « en écrivant un bout, en le chantant et en lui donnant aussi la forme d’un jeu ? lance Mme Plamondon. Il ne faut pas confondre le livre objet et la création elle-même. » Le fichier numérique peut supporter du son, des images, du texte.

 

Mais au final, « le numérique, c’est un des outils »,rappelle Mme Plamondon. « Ça doit multiplier les options, ça n’empêche pas d’avoir des livres papier et des librairies… »


L’édition numérique au Québec

Les ventes numériques représentent environ 4 % du marché du livre au Québec. C’est 10 % pour le reste du Canada et 25 % pour les États-Unis. Mais attention, signale l’analyste Josée Plamondon, « les chiffres ont toujours un ou deux trains de retard sur les usages réels ». Déjà, Pascal Assathiany, directeur général de Boréal, fait remarquer que cette part peut augmenter jusqu’à 10 % pour la littérature de genre (polar, science-fiction, littérature érotique…) de sa maison.

La plupart des éditeurs publient simultanément les nouveautés en versions papier et numérique. Certains résistent, principalement par crainte du piratage. D’autres comme Boréal et Septentrion ont même numérisé une large part de leur catalogue. Éviter de numériser ne freine pas le piratage, indique M. Assathiany.

Trois entrepôts numériques (agrégateurs) se chargent de la « distribution » : Entrepôtnumérique.com, Messageries ADP numériques, et Prologuenumerique.ca.

Les librairies en ligne : outre Renaud-Bray.com et Archambault.ca, les libraires indépendantes sont ralliées sous Ruedeslibraires.com.

La plateforme Prêtnumérique.ca est implantée dans plus de 40 bibliothèques ou réseaux de bibliothèques pour 500 points de services à travers le Québec. Il y a eu 390 000 prêts jusqu’ici. Quelque 85 000 personnes se sont connectées à ce jour.

5 commentaires
  • Christian Alacoque - Inscrit 2 novembre 2013 12 h 42

    Le livre payant en vase clos

    Et tous les livres qu on deja lus, qu on nous a donnes,pretes. Ceux que nous avons echanges,voles, pas rendus? Ca n,existe plus. Un titre prete, trouve ou donne m'a fait decouvrir tous les titres de certains auteurs. A chaque fois il va falloir payer?

    J'ai lu 100 titres, mais j,en ai achete 10 environs! Alors qu avant c est les lecteurs qui faisaient lire les autres, maintenant qui est-ce!

    Un jour j'ai trouve une liseuse electronique utilisable:Pas moyen de lire quoique ce soit sans donner sa carte de credit. Et pire pas moyen de la poster a l,infortunee qui l,avait oubliee:Poste Canada refuse d envoyer a l'etranger des appareils contenants une pile. Et sur ces bidules la pile n,est pas amovible!

  • Jacques Moreau - Inscrit 3 novembre 2013 00 h 23

    La rançon du progrès

    Le livre en papier n'est pas encore disparue, et je compte que le papier ou son "semblable" sera toujours présent,... dans l'avenir prévisible. Le livre électronique a besoin d'un équipement, une machine, pour le rendre lisible par nos yeux. Il ne fait aucun doute que les écrits a duré de vie courte, comme les journaux, les messages, les factures, etc... pourront migrer vers le "papier" électronique. Par contre, le livre ou l'écrit que l'on veux transmettre aux génération future sera mieux prérservé, par un médium qu'on peut lire sans équipement électronique. On imprimera, que ce qu'on veut conserver ou faire lire par tout le monde.

  • François Desjardins - Inscrit 3 novembre 2013 08 h 46

    Odeur de traitrise?

    [...] Mais au final, « le numérique, c’est un des outils », rappelle Mme Plamondon. « Ça doit multiplier les options, ça n’empêche pas d’avoir des livres papier et des librairies… » [...]

    On ne parle pas ici dans cet article de lire sur un portable. Quelle misère! Désagréable quant à moi! Et traîner un portable pour lire son bouquin? Misère! On ne fera pas cela.

    On ne parle pas ici des tablettes (livres électroniques) au niveau des dimensions qui devront changer. Vous liriez un bande dessinée de la taille d'un Tintin sur une petite tablette?

    On ne parle pas aussi de livres spécialisés qui ont besoin de surface parce que les pages comportent de multiples données à considérer!

    Plus rare ceci je l'admettrai, on ne parle pas de travaux qui nécessitent 2 ou + livres ouverts devant soi, à voir simultanément et non pas en cliquant sur l'un, sur l'autre en se souvenant de ce qu'on a lu de l'un et l'autre.

    On semble ne parler ici que de livres de dimension standard ne comportant que des mots entassés dans une petite tablette.

    Argument de vieux? Un livre c'est aussi une texture, un volume, des couleurs, un poids et même une odeur. Le contenant quoi!

    Ha mon Dieu... toute une bibliothèque contenue dans une petite tablette moche...!

    Madame Laberge ici, elle surtout, a bien profité et profite encore des éditeurs et son geste quant à moi est un peu traître!

    • Jacques Moreau - Inscrit 4 novembre 2013 11 h 49

      La presse de Gutenberg a remplacée des centaines de scribes qui copiaient les livres ... à la main. Depuis les livres se sont multipliés de façon phénoménale tout autant que la proportion de personnes qui savent lire. Le livre de papier prend de l'espace. Un mur de livre peut être comprimé dans un ordinateur, un disque, requérant moins d'un pied cube, et ... vous pouvez retrouver le livre facilement, parce qu'il est toujours à la même place, connue de l'ordinateur. Malgré tout le livre écrit sur papier a encore un avenir et utilité. Il sera précieux.

  • Jean-claude Coquempot - Inscrit 4 novembre 2013 12 h 57

    Gelées ou dégelêes


    On peut s’envoyer des paroles gelées ou des dégelées à la figure, ça n’empêchera pas les moutons de Panurge de plonger dans la toile, ou les autos de rouler sans chauffeur.

    Brebis galeuses nos vilaines écrivaines ? Ou faites de la laine que Balzac portait en égrenant « Les Illusions perdues » ? Soyons un peu réalistes . . . et souhaitons-leur de rester créatives ; nous avons besoin de leurs simulacres pour un peu rêver en beauté.

    Car du cauchemar, y’en a du furieux, et pas que chez les industrieux. Comme ce « graduate student » de la New York University toisant en 1991 la française Annie Ernaux,, encore timide à l’époque, et lui reprochant de ne pas écrire de gros livres. Ou ce professeur pressé de l’Université du Maryland mettant au programme d’un cours semestriel toute « La Recherche . . . » de Proust. Ou, ou, un de ces jours, un Fukushima explosif de la supernova numérique.

    Que les bibliothécaires et les libraires ne lâchent pas le morceau, des tablettes d’argile à la mer de nuages qui n’est plus la mer d’alors. mais, comme s’échauffait Marcel, « seule la perception place tout dans l’objet quand tout est dans l’esprit. » Rösti de comique !

    Jean-Claude Coquempot