Simon Nadeau, moderne et archaïque

Penseur littéraire, Nadeau n’entend pas faire œuvre d’historien ou de sociologue avec cet essai. Sa réflexion se nourrit essentiellement d’œuvres romanesques, poétiques, philosophiques et essayistiques.
Photo: Marie-Hélène Tremblay - Le Devoir Penseur littéraire, Nadeau n’entend pas faire œuvre d’historien ou de sociologue avec cet essai. Sa réflexion se nourrit essentiellement d’œuvres romanesques, poétiques, philosophiques et essayistiques.

Pour l’essayiste Simon Nadeau, fin lecteur de l’inquiétude canadienne-française des Saint-Denys Garneau, Ringuet, Paul Toupin et Pierre de Grandpré, la modernisation des années 1960 a permis l’émancipation de l’individu, mais a négligé la question du sens, faisant du Québécois un « lobotomisé du rapport à l’être ».

 

Beau, profond et dérangeant, L’autre modernité, premier livre de Simon Nadeau, est le plus fort de tous les essais publiés dans la collection « Liberté grande », dirigée par Robert Lévesque, au Boréal. Rédigé dans une langue élégante et pleine, c’est-à-dire sans esbroufe et animée par le souci constant et authentique de dire quelque chose de substantiel, cet essai, qui est une fête de la culture empreinte de gravité, envoûte, mais non sans choquer.

 

La Révolution tranquille, écrit Nadeau, « aura permis à un nombre croissant d’individus d’apparaître et de se dégager de l’emprise d’une société traditionnelle de plus en plus sclérosée ». En cela, elle était certes « absolument nécessaire », mais ce processus s’est malheureusement accompagné d’un « effondrement intérieur […] auquel ni l’accroissement du PIB ni l’accession à l’indépendance ne sauraient remédier, puisqu’il n’est pas d’abord d’ordre social, économique ou politique, mais ontologique ». Le Québec, disait-on alors, avait un retard à combler et une modernité à rejoindre. Or, constate Nadeau, « rattraper l’histoire, ce fut donc pour le Québec, sur le plan spirituel et philosophique, vivre en accéléré le triomphe du nihilisme et l’effondrement des valeurs supérieures ».

 

Le Canada français d’avant 1960 était une société conservatrice, traditionnelle, « tyrannique et maternelle », selon les mots du romancier oublié Pierre de Grandpré, dans laquelle l’individu libre et autonome, à la pensée créatrice, étouffait. C’était aussi, cependant, une société animée par des idéaux spirituels, par la conscience de sa « vocation ». La modernisation des années 1960, note Nadeau, a permis, d’une certaine façon, l’émancipation de l’individu, mais elle a oublié, en chemin, la question du sens, faisant ainsi du Québécois un homme moderne comme les autres, c’est-à-dire « un amputé du sens, un lobotomisé du rapport à l’être et un nouveau valet de la technique ». Certains intellectuels ont peut-être cru pouvoir sauver l’élan culturel et spirituel canadien-français en s’engageant dans la lutte indépendantiste, mais cette voie, que Nadeau assimile à un « néo-collectivisme de gauche », trahirait, en imposant un nouvel « intégrisme culturel », ce qu’il y a de sain dans la modernité individualiste.

 

Une pensée littéraire

 

Penseur littéraire, Nadeau n’entend pas faire oeuvre d’historien ou de sociologue avec cet essai. Sa réflexion se nourrit essentiellement d’oeuvres romanesques, poétiques, philosophiques et essayistiques. « L’autre modernité » dont il fait l’éloge, celle qui refuse autant la raison scientiste, techniciste et productiviste qu’un nouveau nationalisme québécois condamnant l’individu à une pensée commune, se retrouve dans ce qu’il appelle le « moderne-archaïque », c’est-à-dire « la figure de l’individu émancipé aux prises avec la question du sens ».

 

Nadeau situe la source de cette autre modernité chez Jean-Jacques Rousseau, notamment, penseur de l’État de droit moderne qui « libère le citoyen des communautés ataviques et des contenus hérités de la tradition », dans un processus qui « favorise le développement des singularités et l’affirmation des individus ». Il lit aussi ce moderne-archaïque chez Nietzsche, chez Hermann Hesse et chez Thoreau, qui, note-t-il, se révoltait « contre l’accumulation de ce savoir essentiellement positif propre à notre époque et à l’essor de la rationalité scientifique, qui cache le plus souvent une ignorance essentielle de la réalité ontologique dans laquelle nous baignons et son occultation galopante ».

 

L’autre modernité, insiste Nadeau, c’est d’abord « l’émergence de l’individu, d’une subjectivité réflexive et d’un espace intérieur ». Des auteurs canadiens-français, aujourd’hui oubliés ou négligés, l’ont explorée, préparant ainsi une Révolution tranquille dans laquelle, selon les mots de Jean-Charles Harvey, le combat pour « la libération de l’esprit » aurait été « une libération bien plus précieuse que l’indépendance nationale elle-même », une idée qui est au coeur du travail de Simon Nadeau.

 

Héritiers d’une inquiétude

 

Dans l’oeuvre du romancier Pierre de Grandpré, l’essayiste lit cette intention « de ménager un passage à la modernité à sa société sans pour autant la trahir dans ce qu’elle a de meilleur ni la liquider », une « façon de rester fidèles à l’idéalisme de l’ancienne société qui s’est effondrée tout en étant résolument modernes ». Chez Paul Toupin, il trouve cette intention de « naître à soi » en se forgeant un style personnel, en étant un écrivain « engagé en lui-même et dans son oeuvre » et non au service de sa société.

 

Chez Hector de Saint-Denys Garneau, Nadeau rencontre une valorisation de l’inquiétude, « un effort sans précédent au Canada français pour libérer l’humain en l’homme et délier en lui une soif authentique d’absolu », un souci pascalien d’affronter avec courage, en solitaire, le « drame existentiel ou métaphysique » qui fissure notre être. Chez Ringuet, l’essayiste lit le drame d’un terroir spiritualisé profané par la modernité technique. Ces pages sont belles, très belles.

 

Les Gaston Miron et Hubert Aquin, écrit Simon Nadeau, ont imposé l’idée que cette difficulté de naître à soi de l’écrivain d’ici tenait à son statut de colonisé. Nadeau rejette cette idée, affirmant que cette difficulté est le lot universel de l’individu moderne et que souhaiter la résoudre par l’indépendance nationale revient à vouloir la fuir dans le confort existentiel illusoire du collectivisme.

 

Or, c’est le message des Miron, Aquin, Fernand Dumont et Pierre Vadeboncoeur : comment être libre individuellement dans une société collectivement colonisée ? Le surréaliste André Breton souhaitait la révolution communiste pour libérer l’homme de ses soucis matériels et pour lui permettre ainsi d’affronter la vraie et douloureuse question du sens. La même logique détermine l’engagement des grands écrivains indépendantistes, fondé sur l’idée que la souveraineté individuelle, qui permet de faire pleinement l’épreuve du sens de la vie, n’est pas accessible au colonisé, dont même la langue, élément premier et par excellence du rapport au monde, est méprisée, folklorisée, niée.

 

Les vrais héritiers de la troublante inquiétude existentielle canadienne-française, de l’idéalisme chanté par Simon Nadeau, ne sont-ce pas, justement, ces Miron, Aquin, Dumont et Vadeboncoeur, ces grands esprits libres, stylés et solitaires, mais engagés, qui savaient que « Québécois » était le nom d’une libération collective essentielle à une véritable émancipation individuelle ? En refusant systématiquement de parler d’une littérature québécoise pour s’accrocher à l’appellation « canadienne-française », Simon Nadeau refuse ce mouvement de libération et propose un baroud d’honneur aux solitaires canadiens-français colonisés. Même si la proposition n’est pas sans beauté, il faut, non sans l’avoir lue et méditée, la refuser.

 

 

Collaborateur

3 commentaires
  • Pierre-R. Desrosiers - Inscrit 2 novembre 2013 07 h 21

    Contradiction

    Monsieur Cornellier,

    «Comment être libre dans une société collectivement colonisée?» Tel serait, dites-vous, le message de Miron, Aquin, etc. Et pourtant, au paragraphe suivant, vous répondez à votre question en décrivant ces hommes comme de «grand esprits libres, stylés et solitaires».

    La liberté renvoie à la solitude de l'être et non à celle du peuple auquel il appartient. L'autre liberté, celle «du peuple», est un concept juridique. Ne pas confondre. Sous Hitler, l'Allemagne était un peuple juridiquement libre.

    Quant à la littérature, une question: Gabrielle Roy fut-elle une québécoise au sens où vous l'entendez?

    Desrosiers
    Val David

  • Jean-Pierre Grisé - Abonné 2 novembre 2013 12 h 13

    Meme si je ne ll ai pas lu,

    mais avec votre bon resume ,je suis porte ,comme vous ,a la refuser. J-P Grise

  • marc andre - Inscrit 3 novembre 2013 11 h 54

    La littérature me nommait québécois surtout par manque ontologique. Autrefois on me désignait canadien-français mais ma réalité profonde serait un canadien d’origine française puisque l’être du canadian ne souffre pas de cette individualité au prise avec la question du sens.

    Quand j’affirme que suis libre d’affirmer que je suis québécois mon épaisseur ontologique ferait défaut !