La langue acérée des Cyniques

Le groupe opposait volontiers le style soutenu et le style populaire, souvent dans la même phrase, à des fins drolatiques.
Photo: Spectacles à la comédie canadienne, vol. 3 no 11, 1966. Le groupe opposait volontiers le style soutenu et le style populaire, souvent dans la même phrase, à des fins drolatiques.

Paraît ces jours-ci la toute première publication des Cahiers de l’observatoire de l’humour : Les Cyniques - Le rire de la Révolution tranquille. Anthologie de numéros choisis, mis en textes, replacés dans leur contexte sociohistorique et commentés, l’ouvrage se clôt avec sept études qui viennent enrichir la réflexion amorcée en amont par les auteurs Robert Aird et Lucie Joubert, qui ont travaillé en étroite collaboration avec Marc Laurendeau et André Dubois, membres fondateurs du désormais mythique quartette comique, qui s’amusa ferme à faire réfléchir le Québec plongé en pleine Révolution tranquille.

 

Tout experts de l’humour qu’ils soient, l’historien Robert Aird - auteur de L’histoire de l’humour au Québec, de 1946 à nos jours et de Histoire politique du comique au Québec - et la professeure à l’Université d’Ottawa Lucie Joubert - auteure de L’humour du sexe : le rire des filles - n’en ont pas moins redécouvert Les Cyniques. L’approche universitaire et analytique a en effet permis aux coauteurs de dégager, entre autres perles, la grande richesse linguistique du groupe, qui opposait volontiers le style soutenu et le style populaire, souvent dans la même phrase, à des fins drolatiques.

 

Les textes humoristiques, même s’ils ne sont pas nécessairement conçus dans cet esprit-là, constituent une forme de matériau littéraire, explique Lucie Joubert. « Ceux des Cyniques s’avèrent très riches. On y exploite des procédés comme les figures de style, les récurrences, la narration […] L’un des défis de la transcription de leurs numéros consistait à traduire la richesse de la langue et toutes les nuances de tonalité. »

 

On le sait, Les Cyniques pouvaient utiliser un langage châtié au début, puis ordurier à la fin, l’humour émanant de l’opposition des deux. À cet égard, les versions écrites rendent étonnamment bien le ton des numéros d’ores et déjà disponibles sur support audio.

 

D’une année à l’autre, d’un numéro à l’autre, on constate, de visu, une évolution dans l’écriture, qui gagne en sophistication. « Les Cyniques ont appris sur le tas et on remarque, en étudiant les transcriptions, à quel point ils prennent de l’assurance au fil du temps ; leurs textes sont de plus en plus variés et leur jeu s’améliore, signale Robert Aird. Ils touchent à tout, à tous les médias. Ils ont d’ailleurs oeuvré autant à la radio que sur scène ou à la télévision. Ils ont même fait un film [IXE-13], ce que Rock et Belles Oreilles ne sont jamais arrivés à faire. » Notons ici que l’ex-RBO Guy A. Lepage signe la préface de l’ouvrage.

 

Irrévérencieux devant l’Éternel

 

Les Cyniques se distinguaient en outre par leur côté suave. Ils étaient particulièrement redoutables lorsqu’ils usaient de phrases à double sens et de sous-entendus à caractère sexuel. « À l’instar d’Yvon Deschamps, de Clémence DesRochers et de Sol, Les Cyniques jouaient beaucoup avec la langue. Je trouve que c’est un art qui se perd », se désole Robert Aird.

 

« On se souviendra aussi que Les Cyniques ont été les premiers à se moquer du clergé depuis Arthur Buies, en 1867, souligne-il. Ceux qui ont osé le faire dans l’intervalle ont été censurés. Les Fridolinades, par exemple. » Une fois qu’on l’a vu, entendu ou lu, impossible d’oublier le numéro du curé qui, tel que campé par Serge Grenier, aime manifestement trop ses enfants de choeur.

 

Selon Robert Aird, plusieurs numéros ne passeraient plus de nos jours. « En pleine Crise d’octobre, Les Cyniques étaient sur scène et se moquaient de l’armée et de la police, déclarant dans un faux bulletin de nouvelles que « le FLQ a procédé à l’enlèvement des ordures ». Vous imaginez ? L’époque était très violente ; ça brassait. Les Cyniques s’inscrivent dans cette mouvance-là, dans le contexte de libération qui prévalait à l’époque. Ils ignoraient la rectitude politique. Ils se permettaient une liberté de ton assez admirable. » Ils ne rechignaient pas non plus à recourir à un humour noir grinçant irréconciliable avec quelque visée consensuelle que ce soit.

 

Sus à la rectitude

 

« Ils ne craignaient pas de diviser le public ; des gens pouvaient quitter la salle en plein spectacle, renchérit-il. C’était pareil pour Yvon Deschamps. Aujourd’hui, Guy Nantel est à fond là-dedans. Il est l’un des rares à cultiver le malaise et l’ambiguïté. Cela dit, avec Les Cyniques, c’était très clair : on les sent nettement nationalistes, progressistes et anticléricaux. Les Zapartistes sont des héritiers directs, et encore plus militants. Évidemment, il faut se souvenir que Les Cyniques sont associés à une époque charnière : il y avait beaucoup de barrières à faire tomber et beaucoup de tabous à transgresser. »

 

D’où l’importance de remettre les numéros dans leur contexte, comme le font les auteurs, et d’où l’importance, aussi, de ne pas tomber dans le piège de la nostalgie à tous crins en déclarant que « c’était bien mieux avant ». De nos jours, les tabous sont moins nombreux. À moins que la rectitude politique ambiante, celle-là même dont faisaient fi Les Cyniques, soit devenue l’ultime barrière ?

 

« Le danger de la rectitude politique, estime Robert Aird, c’est de tomber dans un conformisme de droite. Ça prête flanc à la facilité. Pour moi, faire des blagues à connotation sexuelle, ce n’est pas vulgaire, mais quand c’est facile, là ça le devient. » D’où l’importance d’étudier de près les textes des Cyniques, qui savaient justement y mettre les formes.

3 commentaires
  • France Marcotte - Inscrite 3 novembre 2013 07 h 57

    Rire sur du vide

    « À l’instar d’Yvon Deschamps, de Clémence DesRochers et de Sol, Les Cyniques jouaient beaucoup avec la langue. Je trouve que c’est un art qui se perd », se désole Robert Aird.

    J'ai lu l'autre jour qu'un bon écrivain en venait souvent à faire de l'humour, par la force des choses.

    Nos humoristes tentent-ils maintenant de commencer par la fin, s'épargnant l'effort des moyens?

  • Michel Coron - Inscrit 3 novembre 2013 17 h 44

    À relire

    .L'hiver de force" de Réjean Ducharme

    • Ginette Bertrand - Inscrite 4 novembre 2013 01 h 26

      Mieux: "Les enfantômes", du même Ducharme.