Bernanos, l’antibourgeois dépoussiéré

En 1944, en exil au Brésil, l’écrivain Georges Bernanos, dénonciateur de la France pétainiste qui a collaboré avec Hitler, remercie Jean Désy, ambassadeur du Canada, né à Montréal, d’avoir fêté Noël avec lui en chantant dans leur langue maternelle. Il songe, lui écrit-il, à la « cruelle Europe » qu’il hésite à revoir. Dans sa biographie décapante, Philippe Dufay donne à ce drame toute la portée d’un désespoir devant la France politique et littéraire.

 

Mieux qu’un universitaire, Dufay, journaliste de métier, était l’homme pour faire enfin ressortir, dans un ouvrage d’ailleurs très fouillé, le côté aventureux et antibourgeois d’un écrivain que la critique avait, hélas, momifié ! Georges Bernanos (1888-1948), chrétien moyenâgeux, plus royaliste qu’aucun roi, était aussi un être tourmenté atteint de la bougeotte, un adepte de la moto (bien que celle-ci l’estropiât dans un accident), un critique virulent du haut clergé.

 

Dufay souligne que, soldat, durant la Première Guerre mondiale, l’écrivain « sympathise avec ses frères de tranchées, essentiellement ouvriers et paysans ». Cela détermine pour la vie sa sensibilité politique qui, toujours tournée vers un Moyen Âge idéalisé, se fonde, dès lors, sur la souffrance populaire.

 

Sympathisants

 

Après la victoire française de 1918, obtenue au prix d’une hécatombe, Bernanos rage de voir son pays culbuter, comme si de rien n’était, « de la guerre dans le carnaval », le sacrifice de ses compagnons d’armes servir de « plate-forme électorale » et son ancien maître, le monarchiste Charles Maurras, trahir le médiévalisme populaire pour s’allier à la droite républicaine et bourgeoise. Son purisme politique et moral s’exprime dans Sous le soleil de Satan (1926), roman qui le fait connaître.

 

Artaud et Weil

 

Cette étrange histoire de diable et de curé va émerveiller le poète Antonin Artaud, esprit en apparence si différent, qui lui écrit : « Vous êtes pour moi un frère en désolante lucidité. » Lorsque Bernanos, après avoir été favorable à Franco au nom d’une prétendue défense de l’Église, fait volte-face en découvrant à Majorque le visage trompeur et hideux du fascisme, il reçoit un autre témoignage inattendu d’admiration.

 

Simone Weil, Juive engagée dans les rangs anarcho-syndicalistes au cours de la guerre d’Espagne, se montre aussi sensible que l’écrivain à l’horreur des totalitarismes de droite et de gauche qu’il vitupère dans Les grands cimetières sous la lune (1938). Elle lui écrit : « Vous m’êtes plus proche, sans comparaison, que mes camarades des milices d’Aragon. »

 

Dans la « Dédicace aux sépulcres » que Gallimard, son éditeur d’alors, refuse de publier même si le texte doit préluder son livre Nous autres Français (1939), Bernanos ridiculise l’ordre établi de son pays : armée, épiscopat, bourgeoisie, tout y passe. Dans un style à l’emporte-pièce mais sublime, le polémiste, « avec une joyeuse gratitude », offre surtout ces pages, dit-il, « à l’anonyme imbécile de droite ou de gauche qui me cassera la tête pour que je n’assiste pas, vivant, à la démission de l’Église de Dieu […] et au déshonneur de mon pays ».

 

Il prévoit ici les compromis catholiques et français avec les dictatures de droite, en particulier avec l’hitlérisme. Bernanos, qui affirme, comme le prouve le livre de Dufay, être « heureux comme un poisson hors de l’eau », châtie cette France hypocrite pour mieux rêver, à contre-courant, de ce qu’elle aurait dû devenir : le levain d’une Terre nouvelle.



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