La «trahison» de deux auteures à succès

L'auteure Marie Laberge
Photo: Michel Cloutier L'auteure Marie Laberge

Les décisions successives de Marie Laberge et d’Arlette Cousture de vendre leurs écrits en format numérique directement sur leur site Web sèment l’émoi dans le milieu du livre.

 

L’Association des libraires du Québec (ALQ) y voit une « trahison ». Les bibliothèques publiques déplorent un geste qui empêchera leurs usagers d’emprunter les oeuvres de la romancière en format numérique.

 

« On comprend la démarche : supprimer les intermédiaires, ça se défend. Mais en sortant de la chaîne du livre telle qu’elle est organisée, c’est impossible pour bibliothèques d’acheter leurs oeuvres et de les prêter en format numérique », fait valoir Jean-François Cusson, chargé de projet pour prêtnumérique.ca, vitrine virtuelle des bibliothèques publiques du Québec.

 

Le livre numérique, encore balbutiant au Québec, représente à peine 4 % du marché. Mais voyant venir la vague, les différentes instances concernées (ministère de la Culture et des Communications, SODEC, Association nationale des éditeurs de livres, ALQ, Union des écrivaines et écrivains du Québec, Association des bibliothèques publiques, etc.) ont convenu de manière concertée en 2011 de respecter l’esprit de la Loi sur le livre. Ce faisant, les bibliothèques se sont engagées à acheter leurs livres numériques auprès de librairies agréées à cet effet par le ministère, comme cela se fait pour l’édition papier.

 

Trois agrégateurs existent (DeMarque, Prologue et ADP) et jouent le rôle d’acheminer les livres numériques aux différentes librairies en ligne. Le site Prêtnumérique.ca, géré par les bibliothèques, est né de cette entente.

 

Douche froide

 

Or Arlette Cousture annonçait jeudi qu’elle publierait son recueil de nouvelles Pourquoi les enfants courent-ils toujours après les pigeons exclusivement sur Internet. Quelques jours plus tôt, c’est Marie Laberge qui promettait l’ouverture prochaine de sa boutique en ligne où l’on trouvera ses dix premiers romans. Son 11e, Mauvaise Foi, qui vient de paraître, suivra plus tard.

 

L’auteure de la trilogie Le goût du bonheur, qui a refusé de parler au Devoir, indiquait récemment à La Presse que sa boutique virtuelle découle d’une entente avec Apple, « sans passer par d’autres agrégateurs ».

 

Les librairies reçoivent la décision de Marie Laberge comme une douche froide, quelques semaines après avoir martelé devant la commission parlementaire sur le prix du livre l’importance de respecter la chaîne du livre pour assurer une saine bibliodiversité.

 

« Les libraires éprouvent une grande déception, voire de la colère envers l’auteure dont on soutient la carrière depuis plusieurs années, indique au Devoir Katherine Fafard, directrice générale de l’ALQ. Pour plusieurs, c’est perçu comme une trahison. Mis à part elle-même et Apple, personne de la chaîne du livre ne va bénéficier de ça. »

 

Marie Laberge suit pourtant une certaine logique dans sa démarche d’auteure. Elle avait déjà tâté de l’autoédition semi-virtuelle en 2008 avec son roman épistolaire Des Nouvelles de Martha. Celles-ci étaient publiées une à une à ses abonnés Web par l’entremise de lettres papier.

 

Précédent

 

Sa démarche surprend tout de même parce qu’elle constitue un précédent dans le milieu de l’édition, qui amorce la révolution numérique déjà consommée en musique. Son geste bouscule surtout parce qu’il survient en plein débat autour d’une politique sur le prix plancher de vente de livres neufs.

 

Marie Laberge, qui avaient d’ailleurs signé le manifeste Nos livres à juste prix l’an dernier, à la base du mouvement en faveur de la politique, a récemment changé son fusil d’épaule. À l’émission Tout le monde en parle, elle défendait notamment des arguments d’accessibilité pour expliquer sa volte-face : limiter les rabais dans les grandes surfaces, comme le propose la politique, accentuerait l’impression que le livre est un objet de luxe qu’une société comptant un million d’analphabètes fonctionnels ne peut se permettre.

 

Or pour l’ALQ, en limitant la diffusion de ses titres à sa seule plateforme, la décision de l’auteur va à l’encontre de cette accessibilité. « Cela aurait été bénéfique de rendre ses oeuvres disponibles sur le plus de plateformes possible », souligne Katherine Fafard de l’ALQ.

36 commentaires
  • Louka Paradis - Inscrit 29 octobre 2013 01 h 59

    L'ingratitude

    Maintenant que ces auteures se sont enrichies, elles tournent le dos à nos librairies et nos bibliothèques qui leur ont permis d'atteindre la célébrité et qui ont bien besoin de leur contribution : ce n'est qu'un juste retour des choses de contribuer aux institutions qui nous ont portées et qui sont vitales pour notre culture. Au bout du compte, quel dommage pour le livre ! Une très mauvaise décision à mon avis...

    Louka Paradis, Gatineau

    • Hélène Thompson - Inscrit 29 octobre 2013 08 h 43

      Ils vendaient le livre, mais ce qui fait qu'il se vend ce livre, c'est la publicité, la qualité de l'ouvrage, les critiques qu'il a reçues... Ce n'est certainement pas grâce aux librairies et encore moins aux bibliothèques!

      C'est plutôt les librairies qui s'en sont mis plein les poches à vendre ses ouvrages, c'est d'ailleurs exactement l'argument que les libraires utilisent pour soutenir le prix unique du livre qui se retourne contre eux! Ils disaient eux même qu'ils font leurs argents avec les best-sellers principalement mais que des places moins spécialisés(walmart,loblaws,costco, etc) les vendent aussi, mais moins chère car ils achètent en grand volume mais ils n'offrent pas de variété. C'est donc une preuve assez éloquante que ça fonctionne exactement dans le sens inverse que ce que vous avancez par rapport au grands auteurs.
      Les temps changent mr.Paradis, surtout dans ce domaine, il faut s'adapter. Ça donne rien de rammer à contre-courrant en avant d'une chute: mieux vaut faire face ou sortir de la rivière!

    • Vincent Collard - Abonné 29 octobre 2013 09 h 03

      Toutes deux font partie de cette génération qui a profité au maximum d'une société égalitaire et généreuse, pour la détruire ensuite par son égoïsme une fois que sa fortune personnelle a été faite. Après moi le déluge...
      Ce sont des gens comme ceux-là qui nourrisent le mépris des plus jeunes à l'égard des baby-boomers. Demain, après-demain, ces tristes dames se rendront au bout de leur logique et iront rejoindre Gérard Depardieu en Russie.
      Ce jour-là nous leur dirons : Bon débarras!

    • Benoît Gignac - Abonné 29 octobre 2013 12 h 22

      Il faut saluer l'initiative de Mmes Laberge et Cousture. Elles sont parmi les rares auteurs québécois à avoir relevé le grand défi de la création qui consiste à offrir à force de qualité et de sensibilité, une vision singuière du monde au plus grand nombre possible.

      Il est tout à fait normal qu'elles s'engagent dans la voie du modernisme et du rapprochement démocratique des lecteurs. Les grands artistes sont et ont toujours été en symbiose avec le public. Aux commerçants de s'adapter à leurs mouvements. Ce que les meilleurs d'entre aux ont toujours su faire.

  • Vincent Bussière - Inscrit 29 octobre 2013 04 h 59

    Trahison?

    Pas pour le public qui comme moi, lis sur intetrnet! Réveillez vous les libraire, libérez vous et arrêter de braire, le lait est renversé, arrêtez de pleurer!

  • Marie-France Deshaies - Abonnée 29 octobre 2013 06 h 04

    La «trahison» de deux auteures à succès

    J'espère qu'ils comprendront - si non c'est certe une perte pour les Québecquois (e) mais encore plus une perte pour elles.

    Dommage

    real

  • Philippe Duhamel - Abonné 29 octobre 2013 06 h 10

    Bravo Marie Laberge!

    Aux éditeurs, distributeurs, agrégateurs et autres intermédiaires de l'industrie du livre,

    Nous, les lecteurs et consommateurs du livre en avons ASSEZ des multiples entraves que vous mettez, depuis des années, à un accès facile et convivial aux œuvres de nos auteurs favoris.

    Même emprunter un livre numérique à une bibliothèque qui a évolué relève de l'acrobatie numérique, avec un processus si complexe que le néophyte aura tôt fait d'abandonner.

    Et qu'est-ce que ce modèle antédéluvien où l'on se fait répondre qu'un livre numérique ne sera pas disponible avant des semaines parce que tous les exemplaires sont «sortis»? Hé, on parle de livres NUMÉRIQUES ici! Quelqu'un quelque part est resté bloqué au XXe siècle.

    Non mais, avez-vous même essayé de trouver et d'acheter ou emprunter un livre numérique québécois avec les beaux systèmes que vous avez mis en place? Ri-di-cule. Vous avez compliqué à outrance le modèle d'affaires et entravé l'accès à l'ère moderne de la lecture assez longtemps.

    Désormais, vous ne retiendrez plus la marche de la démocratisation du livre. J'appelle de mes vœux l'écroulement du château de cartes labyrinthique que vous avez mis en place.

    Allez, ouste les vampires du livre. Laissez les auteurs vivre de leur art et enlevez-vous du chemin entre le lectorat et l'artiste.

    Prochaine étape, les livres libres de restrictions de droits gérés par les maisons d'édition et les Adobe de ce monde.

    Le livre, comme la musique, se défait enfin de ses chaînes matérielles et entre dans l'ère du nouveau paradigme libre et numérique, avec les auteurs qui vivront fièrement, dignement et directement du soutien de leurs fans.

    Merci Arlette Cousture et Marie Laberge. Vous tracez la voie.

    • Vincent Collard - Abonné 29 octobre 2013 09 h 13

      Elles tracent la voie... d'évitement. Et elles vous ont bien vendu leurs oeillères. Si vous souhaitez les suivre dans le ravin, libre à vous.

    • Guillaume Houle - Inscrit 29 octobre 2013 09 h 59

      Bonne chance M. Duhamel,


      Bonne chance parce que, une fois que la digue sera ouverte, ce sera un torrent de n'importe qui qui publiera n'importe quoi sur Internet, sans direction littéraire, sans encadrement, sans réelle stratégie promotionnelle.

      Bonne chance pour vous y retrouver dans ce chaos de mauvaise qualité.

      En fait, bonne chance pour trouver quoi que ce soit : Internet offre des centaines de millions de site.

      Comment trouverez-vous vos auteurs? La plupart crieront vainement pour essayer de vous rejoindre. Enseveli sous les courriels, les alertes FB, les articles de médias obscurs où ces auteurs « libres de toute entraves » vous appelent, vous finirez par les ignorer.

      Le torrent d'Internet noiera ensemble le bon et le mauvais.

      Bonne chance.

      En ce qui me concerne, je reste avec le bon vieux livre papier préparé par des gens qui réalisent que l'art est une entreprise, et qu'une entreprise, c'est un travail d'ÉQUIPE.

      À bas l'individualisme.

    • Marc-André Lapointe - Inscrit 30 octobre 2013 15 h 15

      Ce que vous dites trouve déjà un exemple du côté des films. À mesure que les vidéothèques de répertoire ferment, comment accéder aux meilleures oeuvres, si l'on ne peut plus farfouiller sur les tablettes, où les films ont été choisis avec soin? Il faut effectuer un travail de recherche soutenu sur Internet, et ensuite, acheter le film. Combien font cela? Ce qu'on fait, c'est se résigner et finir par regarder moins de films de répertoire, et plus de films de style hollywoodien. Pour ce qui est des livres, je me console en pensant que les bouquineries existeront encore pour un bon moment. Mais comme le livre numérique ne permettra pas à sa propre version usagée d'exister, on en viendra rapidement à pirater les livres numériques. Bonne chance aux auteurs, ils seront encore plus pauvres qu'aujourd'hui.

    • Gary Gaignon - Inscrit 31 octobre 2013 12 h 11

      Il n'y a rien de neuf sous le soleil depuis 1995. Quelques auteurs issus du Web sont passés par là depuis tout ce temps.

      Vous pouvez commandez directement mes quelques livres, en ligne, de qualité librairie, et pour le même prix, les recevoir par la poste dans un bel emballage cartonné, en une semaine environ...

      Il en ira ainsi désormais, vous aurez le choix entre payer 5$ pour le ePub de facture professionnelle, et sans aucun chichi d'interopérabilité, sans verrou ni tatouage, ou 25 $ pour l'exemplaire papier.

      Et je serai payé deux fois mieux comme auteur si vous m'achetez le ePub à 5$.

      Il n'y a plus qu'un trio d'acteurs essentiels d'ores et déjà: auteur/lecteur/prestataire d'édition, dans la nouvelle chaîne du livre numérique.

      Le problème ici comme en France, c'est que l'establishment tente de nier les faits de société en voulant reproduire à l'identique le vieux système éditorial du 19e siècle alors que le rapport de force s'est enfin renversé en faveur de l'auteur et de son lectorat.

  • Charles F. Labrecque - Abonné 29 octobre 2013 06 h 33

    Bravo

    Je dis bravo à ces écrivaints audacieux,refuser de s'adapter aux nouveaux développements tecnologiques, dans le seul but de préserver ses sources de revenues est désastreux pour l'ensemble des lecteurs. Il faut bien comprendre que dans un avenir rapproché la conception de nouvelles bibliothèque sera conçues sans au presque sans livre papier. Or je crois que de s'accrocher aux anciens systèmes précaunisés par les libraires qui sembles refuser de voir la réalité en face pour sauver leurs pitances, devraient plutôt se dépécher de moderniser leurs établissements.