L’homme n’est pas un loup pour l’homme

« Nous avons construit des images d’une préhistoire violente, en tension constante pour conserver ses territoires, pour garder le contrôle sur les femmes, sur le feu [...], constate Marylène Patou-Mathis. Mais la réalité archéologique peut soutenir bien des choses, mais certainement pas cette thèse. »
Photo: Associated Press « Nous avons construit des images d’une préhistoire violente, en tension constante pour conserver ses territoires, pour garder le contrôle sur les femmes, sur le feu [...], constate Marylène Patou-Mathis. Mais la réalité archéologique peut soutenir bien des choses, mais certainement pas cette thèse. »

Il va falloir revoir ses formules à l’emporte-pièce et ses préjugés. Par nature, l’homme ne serait pas un loup pour l’homme, son rapport à la guerre, la haine de l’autre, mais également l’immoralité, le vice, l’esclavage et l’asservissement des siens n’étant pas vraiment inscrits dans ses gènes.

 

Pis, la condition humaine, intrinsèquement violente disent les naturalistes de tout acabit, serait plutôt altruiste, collaborative, empathique par nature, estime la préhistorienne Marylène Patou-Mathis au terme d’une imposante enquête archéo-anthropologique qui ne caresse pas l’utopique projet d’enrayer le cycle de la violence, mais plutôt de laisser la science et les faits scientifiques mettre à mal une de ses principales justifications.

 

« Il n’y a pas de sauvagerie intérieure, pas de détermination génétique de la violence chez l’humain qui permet d’expliquer et surtout de justifier les guerres et ses pires comportements », lance à l’autre bout du fil cette spécialiste de la préhistoire qui bosse entre autres au Muséum national d’histoire naturelle de Paris où elle côtoie sur une base régulière Yves Coppens, un des trois paléontologues qui a découvert - sans conflit entre eux -, un fossile baptisé Lucy, la doyenne de l’humanité. « Collectivement, nous avons construit des images d’une préhistoire violente, en tension constante pour conserver ses territoires, pour garder le contrôle sur les femmes, sur le feu… Cette image est exposée régulièrement pour prouver notre part animale et légitimer les dérives que cette animalité nourrirait. Mais la réalité archéologique peut soutenir bien des choses, mais certainement pas cette thèse. »

 

Pas de cruauté innée

 

Jean-Jacques Rousseau, avec son idée d’un homme plongé dans « le plus horrible état de guerre » par « une société naissante » plutôt que par un déterminisme génétique, avait finalement raison. N’en déplaise à Freud et à ses pulsions agressives originelles ou encore à Nietzsche et à sa cruauté innée qui, sur ce point, ont eu un petit problème de vision.

 

L’humain est naturellement bon avant de commettre le pire, et l’autopsie de son passé lointain tend facilement à le démontrer. Ce sont les tas d’os qui le disent : « L’étude de plusieurs centaines d’ossements humains datant de plus de 12 000 ans [soit la période des chasseurs-cueilleurs paléolithiques] a permis de constater que les marques de blessures consécutives à un acte de violence sont extrêmement rares : un peu moins d’une douzaine », écrit Mme Patou-Mathis dans Préhistoire de la violence et de la guerre (Odile Jacob), essai fascinant qui parle d’aujourd’hui en regardant loin derrière. L’objet littéraire vient de sortir. « Le plus ancien témoignage de violence a été découvert sur un crâne, probablement d’Homo sapiens archaïque […] daté entre 200 000 et 150 000 ans. » Il porte la marque d’un coup causé par un objet contondant, explique-t-elle. Mais le coup, en plus d’être anecdotique dans l’ensemble des fossiles découverts, n’a pas été mortel.

 

Ces autopsies, comme plusieurs autres exposées dans le bouquin, révèlent l’absence de violence institutionnalisée, mais imposent également des images de dévouement de ces hommes et femmes des cavernes chez qui l’entraide avec les plus faibles, les handicapés, les vieux était sans doute bien plus présente que l’ont laissé croire les historiens à partir du XIXe siècle dans leurs lectures de cet autre âge. Les textes et l’imaginaire dessinés avec réalisme, parfois même montés dans des musées sous forme d’hommes préhistoriques empaillés, donnent le ton avec l’exacerbation de l’agressivité, la survie résumée par des dents serrées, par des massues en main ou des combats tribaux, dont les fondements, pour Mme Patou-Mathis, sont pour le moins discutables.

 

Violence exagérée

 

« Le besoin d’affirmer que notre époque est meilleure que la précédente a toujours été là, dit-elle. En exagérant la violence de la préhistoire, cela a été une façon de confirmer que nous étions désormais civilisés, éloignés de ces sociétés où la violence interpersonnelle et la guerre dominaient. Dès lors, ces sociétés ont été convoquées par le présent pour expliquer, excuser même, nos comportements haineux, nos pulsions guerrières et surtout éviter de voir que cette violence n’est pas naturelle à la condition humaine, mais plutôt le produit des sociétés et des cultures qu’engendre cette condition. »

 

Excuse à l’immoralité, au lancement d’une bombe sur des civils, à la torture d’un prisonnier ou même à la haine de l’étranger, à l’expulsion d’un réfugié, cette préhistoire fabulée dans ses tensions a même eu des vertus politiques, à plusieurs époques, pour déjouer les questions sur le repli identitaire, sur les projets d’invasion, sur la négation de l’autre… faisant par le fait même oublier que le développement de l’homme, par nature, est nécessairement altruiste. « C’est son système de vie qui l’impose », dit Mme Patou-Mathis, qui se défend de faire du pacifisme de bas étage et assure avoir écrit ce livre pour apporter un éclairage lointain, mais nécessaire, à une époque où les crises sociales et économiques, les mutations technologiques, la montée des mouvements radicaux donnent du volume à la peur et à la tentation de trouver un responsable, un bouc émissaire, pour mieux le faire disparaître, parfois par la violence.

 

Une solution légitimée par plusieurs idéologies prétendant avec vigueur que cette violence est fatale, puisqu’inhérente à l’Homme. Idéologies que l’on devrait désormais combattre avec une « ardente obligation », estime la préhistorienne, pour paradoxalement ne pas rendre vrai l’odieux mensonge qu’elles portent en elles.

21 commentaires
  • Normand Grégoire - Inscrit 25 octobre 2013 06 h 05

    L’homme n’est pas un loup pour l’homme

    Je me demande si la "violence" à motif religieus a été abordée dans cette étude. Par exemple, à quand remontent les sacrifices humains?

    • Bertrand Lavoie - Inscrit 25 octobre 2013 06 h 57

      De même que les comportements discriminatoires, xénophobes ou racistes!

    • François Genest - Inscrit 25 octobre 2013 08 h 16

      C'est une bonne question. Si le sujet vous intéresse, je vous réfère à l'oeuvre du penseur René Girard, qui a remarquablement contribué sur ce point. Un de ses livres les plus connus, "Des choses cachées depuis la fondation du monde" démontre le passage du meurtre fondateur d'une société jusqu'à ses religions et à ses institutions. Girard fait un grand retour sur son oeuvre dans "Les origines de la culture". Pour un essai critique sur Girard, je conseille "René Girard, L'impensable violence" de Pascal Coulon.

      Bien à vous,
      François Genest

    • Bernard Terreault - Abonné 25 octobre 2013 08 h 19

      Bonne question. Certains experts font plus généralement remonter l'accroissement de la violence à l'augmentation de la population, augmentation justement dûe aux nouvelles sources de nourriture trouvées par l'homme, soit de nouvelles techniques de chasse, de pêche et bien plus tard, d'agriculture. La forte densité de population aurait mené à des conflits de territoire, à la jalousie des plus pauvres envers les plus riches, et aussi à quelque chose de nouveau, les épidémies de maladies contagieuses; on pouvait attribuer ces maladies jusque là inconnues soit aux autres clans, d'où les guerres de vengeance, soit aux Dieux, d'où les sacrifices humains pour les apaiser. Puis, il y a environ 5 000 ans sont nées les premières "civilisations", toutes basées sur l'agriculture à grande échelle et centralement organisée dans les plaines irriguées (Nil, Mésopotamie, Indus), et dépendant des crues printanières. Ceci exigeait un gouvernement fort, capable à contraindre les hommes à effectuer telle tâche à tel moment, et des "prêtres", qui étaient les "savants" qui savaient calculer la date d'ensemencement en prévision de l'arrivée de la crue prochaine. Alors que l'Art très ancien célèbrait la fertilité humaine ou l'abondance de gibier, avec la civilisation il devient largement guerrier. Troublante coïncidence!

    • Simon Ouellet - Inscrit 25 octobre 2013 09 h 33

      Nous en savons très très peu sur les sacrifices humains. Et surtout, très peu de preuves sur le contexte dans lequel ils se pratiquaient ni à quel point cela était accepté ou non etc.

      Dans nos sociétés, il subsiste des états qui appliquent la peine de mort. Dans des milliers d'années, sans doute serons nous vus comme une société barbare...

    • Normand Grégoire - Inscrit 25 octobre 2013 16 h 09

      À François Genest :
      Merci pour tous ces renseignements.
      Normand Grégoire

  • Roland Berger - Inscrit 25 octobre 2013 08 h 56

    Mythe sur mythe

    Le mythe de la cruauté des hommes préhistoriques fonde un autre mythe, aussi très bien ancré, à savoir que les religions ont eu et ont encore une influence civilisatrice sur l'humanité. Fondamentalement belliqueuses par le prosélytisme, les religions se sont au contraire ajustées à l'évolution morale des humains. Il suffit de lire ou de relire les premiers livres de la Bible pour s'en convaincre.

  • Alain Lavoie - Inscrit 25 octobre 2013 09 h 07

    Évidemment qu'il y avait moins de violence, le ''choix des armes'' était moins développé aussi. Ce qui ne signifie pas que la violence n'existait pas à l'état latent. On avait affaire à d'autres ennemis extérieurs autrement plus inquiétants et dont il fallait se protéger. Tout à fait normal, du moment qu'on se sentait faible, d'unir ses ressources avec ses semblables, etc.Bref, on pourrait contineur longtemps sur cette lancée. Cette étude ne prouve absolument rien, si ce n'est de relativiser quelque peu nos affirmations, mais autrement la violence est là, toujours, pour demeurer.

    • Denis Marseille - Inscrit 25 octobre 2013 15 h 17

      Entièrement d'accord avec vous.

      D'ailleurs je recommande cet excellent bouquin sur la question...

      http://www.amazon.fr/Les-guerres-pr%C3%A9h

      «L'état de guerre n'est pas une dénégation de la capacité de l'être humain à coopérer socialement mais l'expression la plus destructrice de cette capacité.» Lawrence H. Keeley

  • Sylvain Bournival - Abonné 25 octobre 2013 09 h 37

    Et la rigueur scientifique?

    On ne peut s'empêcher de penser qu'il s'agit ici d'un réquisitoire tendancieux motivé par un parti-pris moral, car on ne trouve pas un mot dans cet article sur la méthodologie utilisée et les hypothèses de travail. Le seul argument en faveur de l'homme naturellement bon se résume au décompte d'ossements. Est-ce que l'échantillon est représentatif de l'humanité de cette époque? À quoi distingue-t-on, sur un os datant de 200 000 ans, une blessure naturelle d'une blessure guerrière? Quel artéfact témoigne du dévouement de ces communautés envers les vieux et les handicapés? Autant de questions qui font douter du sérieux de cette thèse, qui ressemble davantage à un conte de fées inventé pour vilipender notre époque et alimenter l'éternel mythe du bon sauvage.

    La justification de la violence par une prétendue violence inhérente à la nature humaine est rarement utilisée par ceux qui engendrent la violence. C'est une idée philosophique qui a servi à expliquer la violence, pas à la justifier. Il est utopique de penser que l'on pourrait combattre la violence par une autre hypothèse philosophique. Le sources de la violence, et ses remèdes, sont à chercher du côté de l'organisation des sociétés, des conditions de vie qui y prévalent et des rapports des États entre eux -- pas sur de vieux ossements!

  • Pierre-Alain Cotnoir - Abonné 25 octobre 2013 09 h 39

    Un adage inapproprié

    "Homo homini lupus est", si cet adage datant de deux siècles avant notre ère semble encore décrire l'agressivité intrahumaine, nous savons aujourd'hui qu'il est complètement erroné. Non pas que les humains soient doux, car plutôt ce sont les loups qui ne sont pas aussi agressifs entre eux que les humains. C'est ce que toutes les études éthologiques nous ont appris. Il existe chez les loups un comportement d'apaisement de l'agressivité faisant en sorte que l'animal dominé tendant le cou à son dominateur se verra épargné... rien de tel chez les humains. Nous sommes plutôt comme des moutons... où les mâles pourront se battre jusqu'à la mort pour les beaux yeux d'une femelle! Alors SVP, laissez les loups tranquilles et reformulons cet adage ainsi: "Homo homini oves est", c'est plus près de la réalité!