Les livres des grandes surfaces

Le Devoir est allé arpenter les allées de ces grandes surfaces, histoire de voir quels livres y sont à l’étalage et comment on les vend.
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Le Devoir est allé arpenter les allées de ces grandes surfaces, histoire de voir quels livres y sont à l’étalage et comment on les vend.

On a beaucoup parlé des magasins à grande surface pendant le débat sur le prix unique, dont on attend le dénouement cet automne. On a opposé les Costco, Walmart et Target au travail, minutieux et à long terme, fait par les librairies indépendantes. À tort ou à raison ? Le Devoir est allé arpenter les allées de ces grandes surfaces, histoire de voir quels livres y sont à l’étalage et comment on les vend.

 

Samedi après-midi. Le temps gris encourage le shopping. Au Costco du Marché central à Montréal, il faut fendre une foule faite mi-familles et mi-chariots archipleins pour pénétrer dans le temple des « formats familiaux », à la recherche de l’étal de livres. Premier constat : il est faux qu’on vend ici les bouquins entre la sauce à spaghetti et le papier-toilette. On les vend entre les chemises et les lecteurs DVD. Ils sont exposés à plat, à hauteur de main, classés très grossièrement par genre.

 

On y trouve à peu près 1/6 de fiction en français, mêlant titres québécois, français et traductions. En anglais, on offre un choix un peu moins grand. Dans les deux cas, des nouveautés, des best-sellers à court terme ou « intuables », des livres ramenés par l’actualité.

 

Ainsi, côte à côte, toutes les variations sur les Cinquante nuances de Grey, Man de Kim Thuy, Transatlantic de Colum McCann, le dernier Dan Brown, quelques titres de Guillaume Musso en poche, Mirror Lake d’Andrée A. Michaud (le texte le plus « littéraire » lors de notre passage) et Louis Cyr de Paul Ohl - ces deux derniers ramenés par leur adaptation en films - les séries usinées Percy Jackson et La cité des ténèbres, du William Boyd, James Patterson, John Grisham, Michael Connelly, Patrick Senécal, Louise Penny, Éric-Emmanuel Schmitt, les sagas historiques des éditions Clin d’oeil, etc. La sélection suit de près, et dépasse de peu, les palmarès des meilleures ventes Gaspard-Le Devoir et Archambault.

 

Quelques pas plus loin, les livres pratiques : peu de livres de recettes, des guides de l’auto et du vin, des bouquins santé allant du manuel d’exercices pour les abdominaux aux « titres des docteurs »et quelques régimes sans gluten. Aucun essai, sinon cette semaine le dernier Hubert Reeves, une cuvée faible qui de plus est. Des cahiers de sudoku et de mots croisés, des agendas, des carnets de notes. Des livres des éditions La Presse. Ensuite ? Une grosse tranche d’ouvrages de référence, du Bescherelle au Harrap’s en passant par le Guiness des records. Finalement, une large section jeunesse, où quelques titres de Scholastic et de La Courte Échelle peinent à émerger de la masse de livres-jeux à l’imaginaire formaté des productions Walt Disney.

 

Ce qui saute aux yeux lors de cette visite-échantillon ? Des titres, dont quelques très bons, qui font l’actualité et les palmarès, une sélection supérieure à celles de Walmart et de Target (voir encadrés), néanmoins loin, très loin derrière le travail fait par les librairies.

 

« En général, les gens préfèrent les romans. Nos choix correspondent aux intérêts de nos consommateurs et de nos membres, explique la vice-présidente principale et directrice générale du marchandisage de Costco Canada, Andrée Brien, dans les rares réponses qu’elle a accordées par courriel aux questions du Devoir. La saison des prix littéraires influe également. Dans les prochaines semaines, avec la rentrée littéraire, beaucoup de nouveautés prendront place. » Mme Brien ajoute dans la foulée que « le pourcentage de livres québécois chez Costco se situe entre 50 % et 60 % selon les saisons ».

 

Et les prix, nerf de la guerre ? Ils sont coupés, oui. Le pourcentage de rabais varie grandement, et le prix des livres va de ridiculement bas (6,99 $ pour les deux premiers polars de Martin Michaud) à des prix proches de ceux des librairies.

  

Un gros joueur

 

Après avoir interrogé quelques éditeurs et diffuseurs, on apprend que Costco, malgré ses limites littéraires, semble pour eux un joueur essentiel. Le mépris perce pour le traitement des livres chez Walmart. Target, pour sa part, reste une zone d’ombre, car « on ne comprend pas encore ce qu’il veut. Ses signaux ne sont pas clairs », dit un joueur du milieu.

 

« Il y a une loi du silence même si presque tout le monde fait affaire avec Costco, entre autres pour ménager la susceptibilité des libraires », confie un autre intervenant du milieu du livre, expliquant ainsi sa demande d’anonymat.

 

Sous le couvert, on s’entend pour dire que Marie-Josée Laberge, acheteuse responsable des livres pour l’est du Québec chez Costco, est « une vraie lectrice », qu’elle a pris « des risques littéraires étonnants pour les impératifs de rendement au pied carré qu’elle doit respecter, même si elle semble pouvoir moins s’en permettre depuis deux ans ». Certains Costco de la région - Boucherville, Sainte-Foy, Lebourgneuf et Laval - sont même reconnus dans le milieu comme étant plus « littéraires ». Impossible de parler directement avec Mme Laberge : Costco a refusé les demandes d’entrevue.

  

Vendre pour vendre plus

 

« Il faut, pour entrer chez Costco, un potentiel de best-sellers ou de grand battage médiatique », dit Serge Théroux, directeur général et commercial de Diffusion Dimédia. On y a tout de même déjà trouvé Arvida, de Samuel Archibald (Quartanier), et quelques titres des éditions Alto. Antoine Tanguay, éditeur d’Alto, a « de temps en temps des opérations ciblées chez Costco, qui se sont soldées par des échecs financiers » pour la grande surface… et par un revenu supplémentaire tout de même non négligeable pour lui.

 

Ses livres n’y restent pas plus d’un mois, et Antoine Tanguay s’assure, en collaboration avec son diffuseur, que la remise - le rabais qu’on offre aux gros acheteurs - ne dépasse jamais 25 %, un pourcentage que « les libraires peuvent « accoter » » sans douleur, selon lui.

 

Pour certains auteurs, les achats dans les grandes surfaces font une énorme différence. Mylène Gilbert-Dumas (Lili Klondike, VLB) estime que 30 % de ses droits d’auteur proviennent de ces ventes-là. « Les grandes surfaces rejoignent une clientèle qui fréquente peu ou pas les librairies. La plupart des gens ne s’y rendent pas pour acheter des livres, mais en achètent parce qu’ils les ont sous les yeux », dit-elle. C’est pour cette raison qu’elle est contre une réglementation sur le prix unique du livre.

 

Pour Antoine Tanguay, Serge Théroux et les autres intervenants interrogés, le fait de dire que Costco est un joueur non négligeable dans la vente de livres aujourd’hui ne change rien à leur position : ils sont pour une réglementation sur le prix du livre et considèrent que le plus urgent, c’est de protéger bien davantage les librairies indépendantes. « Le prix réglementé, c’est aussi pour contrer l’attaque à venir, frontale et agressive, d’Amazon, précise Antoine Tanguay. Il est là, le danger, inévitable. » Et c’est pour parer ne serait-ce que les premiers coups que la grande majorité du milieu demande une réglementation sur le prix unique du livre.

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WALMART

Au Walmart d’Anjou, mardi dernier, on trouvait pratiquement autant de magazines et de revues que de livres.

Dans la section « Livres québécois », Lit double 2 de Janette Bertrand, le dernier Michel David, Marie Laberge, des Martin Michaud, Suzanne Aubry, Tremblement de mère de Diane Lavoie, De l’autre côté de la matraque de Martin Prémont, les meilleures blagues de Michel Beaudry et… Danielle Steel, Chevy Stevens et Journal d’un vampire, traductions présentées - ou laissées en désordre - dans la rangée des livres d’ici.

Plusieurs tarots, livres de cuisine, guides de cheminement personnel et spirituel. Et une très imposante sélection de néo-romans Harlequin, déclinée en une cinquantaine de titres différents. Walmart n’a pas répondu aux questions du Devoir

TARGET

Au nouveau Target des Galeries d’Anjou, la petite section des livres était encore bien vide. Vrai que le magasin est en rodage.

À peine une cinquantaine de titres en fiction pour adultes s’y retrouvent, tous classés comme « Livres à succès », sans égard à la provenance de l’auteur ni à la langue d’origine.

La série Les infirmières de Notre-Dame de Marylène Pilon, pas vue ailleurs, y occupe une place importante, comme la chick litt pour adolescentes. Encore 50 nuances de Grey, Dan Brown et Ken Follet, à côté de Chrystine Brouillet, du Louis Cyr de Ben Weider (!), de Marc Lévy, Mary Higgins Clark et Francine Ruel, sans classement, sans cohérence apparente, même en adoptant une pensée très « palmarès des ventes ». Target n’a pas répondu aux questions du Devoir.