L’Amérique infinie de Ralph Waldo Emerson

Cette année marque le 176e anniversaire de la reconnaissance d’une originalité culturelle. Car c’est en 1837 que Ralph Waldo Emerson déclara, dans Le scholar américain : « Nous avons trop longtemps prêté l’oreille aux gracieuses muses de l’Europe. » Dès 1885, on considéra l’ensemble du texte comme la « déclaration intellectuelle d’indépendance » des États-Unis. L’essayiste Pierre Monette pense qu’aujourd’hui il devrait aussi inspirer le Québec.

 

Pierre Monette, né à Montréal en 1956, traducteur et commentateur de cette allocution que prononça, à Harvard, Ralph Waldo Emerson (1803-1882), philosophe et poète, initiateur, au Massachusetts, du transcendantalisme, rappelle à quel point cette déclaration fut prémonitoire. Le conférencier américain annonça l’éclosion, dans son pays, d’une littérature qui subira de moins en moins l’influence européenne pour trouver sa propre voie.

 

Entre 1850 et 1855, les oeuvres de Hawthorne, de Melville, de Thoreau et, tout particulièrement, de Whitman illustreront le rêve d’authenticité américaine d’Emerson. Ce dernier ne présente pas l’affirmation des écrivains du Nouveau Monde comme une rivalité avec l’Ancien Continent, mais comme le processus naturel de l’évolution artistique n’importe où.

 

Il explique avec finesse : « La surinfluence du génie est toujours ennemie du génie. La littérature de chaque nation m’en est témoin. Les poètes dramatiques anglais shakespearisent maintenant depuis deux cents ans. » Pour éviter autant la sclérose de l’art que celle de l’esprit, le « scholar », c’est-à-dire l’individu pensant, « devrait, selon Emerson, être avide d’activités concrètes » et savoir que « la vie est notre dictionnaire ».

 

Par une conscience aiguë du corps, whitmanienne avant la lettre, le philosophe soutient que les battements de l’évolution rapide de la pensée moderne « se font sentir jusqu’au bout des pieds et des mains ». Il résume le changement qui se manifeste en Amérique dès 1837 : « La littérature du pauvre, les sentiments de l’enfant, la philosophie de la rue, le sens de la vie domestique sont les sujets du jour. »

 

Comme le souligne si bien Monette, ces transformations de la société, même si elles étaient plus perceptibles aux États-Unis, restaient communes à tout l’Occident. L’essayiste québécois constate que l’Amérique scrutée, célébrée, fantasmée par Emerson et tant d’autres écrivains plus ou moins issus du transcendantalisme qui fleurissait en Nouvelle-Angleterre, correspond à un continent imaginaire, sans frontières.

 

Continuateur de cette tradition littéraire, Jack Kerouac y a, grâce à ses racines québécoises, accentué notre participation. Toujours féconde, celle-ci est moins problématique que ne le croit Monette, qui nous voit trop comme une minorité en Amérique et ne sent pas assez en nous l’un des ferments d’un continent illimité qui dépasse, sans la nier, la diversité des langues et des nations.

 

 

Collaborateur