Le goût (ranci) du bonheur

Humoriste déchu qui s’est recyclé en agent immobilier de la banlieue sud de Montréal après un sérieux accident de la route, Mario Larochelle, alias « Rio », 45 ans, semble filer un authentique « bonheur clandestin ». Il fricote quelques soirs par semaine avec une ancienne star de la porno, Brigitte, qui habite avec un couple de trisomiques dont elle a la charge.

À eux deux, entre des séances de jeux érotiques particulièrement imaginatifs qui épicent leur quotidien (vous prendrez des notes pour les travaux pratiques), ils cumulent une forte dose d’expérience humaine. Et ces esprits libres, au coeur de Joie de combat, le septième livre de Jean-Marc Beausoleil, semblent avoir compris que, pour vivre heureux, il leur faut vivre cachés.

Mais - car il y a un mais, sans quoi il n’y aurait pas d’histoire -, cette harmonie sera troublée par l’arrivée du progrès à Saint-Rancy, précédé de son bulldozer : la « normalité » banlieusarde finira par les retrouver avec l’intention de leur faire avaler de force tous ses bienfaits. Le maire, le propre beau-frère de Rio, souhaite en effet raser Caronville, où habite Brigitte, et les sept petites maisons occupées par des locataires marginaux, adeptes de la simplicité volontaire. Les autorités municipales considèrent l’endroit comme un « bidonville » et feront tout leur possible pour y faire le ménage avant d’y « créer de la richesse ».

Mais la résistance s’organise, qui viendra vite cristalliser tous les enjeux de ce conflit local. Vont ainsi affluer à Caronville manifestants, touristes de la contestation tous azimuts, « gratteux de guitare » et autres « poteux ». Une bataille un peu désespérée, pour tout dire, à la David contre Goliath.

Guindonville

 

On trouve dans Joie de combat une galerie de personnages colorés, sauvés de la caricature par la densité que l’auteur leur insuffle : un maire aux ambitions politiques sans limites, aussi vendeur de véhicules récréatifs, un journaliste émule de Hunter S. Thompson, un sculpteur activiste qui propose de remplir le site d’inukshuks, un policier borné et antipathique, en plus de deux couples de tourtereaux.

Drôle d’objet que le dernier roman de Jean-Marc Beausoleil, où s’exprime, vous l’aurez compris, un abondant discours social, qui s’inspire ouvertement des événements qui ont agité Guindonville, à Val-David, dans les Laurentides, durant l’été 2003. L’auteur était d’ailleurs à l’époque journaliste à L’Écho du Nord. Une dimension que le narrateur, « comique » au rancart, rend tout à fait vraisemblable, sans qu’on s’étonne trop de ses positions tranchées sur tout et sur rien.

À la fois éloge des marges et critique de l’activisme tourbillonnant, Joie de combat, en parvenant à éviter le manichéisme, est sans doute - malgré son déroulement un peu prévisible - l’un des meilleurs titres de Jean-Marc Beausoleil, qui nous avait notamment donné auparavant La conversation française (Lanctôt, 2001), Utopie taxi et Blanc bonsoir (Triptyque, 2010 et 2011).

Mais revenons à nos moutons - qui seront bientôt tondus. Faut-il préciser que Rio, en tant qu’agent d’immeubles, « marche sur le fil du rasoir » ? Après la séance du conseil municipal qui viendra officialiser l’expropriation de Caronville, il devient persona non grata parce que soupçonné de parler des deux côtés de la bouche.

Même sa Brigitte, qui boude depuis quelque temps leurs séances, finit par lui servir un ultimatum : « C’est comme si tu travaillais dans un camp de concentration tout en étant marié à une Juive. » Coincé, désespéré, dépossédé de son bonheur tranquille, Rio n’aura plus qu’à envisager tous les sacrifices.

 

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