Mélikah Abdelmoumen: de l’autre côté du miroir

Mélikah Abdelmoumen
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Mélikah Abdelmoumen

Le sixième roman de Mélikah Abdelmoumen, Les désastrées, est traversé par l’ombre de Nelly Arcan, quelques airs de Tom Waits, des jeux d’identité tordus à la Bret Easton Ellis, des fausses pistes et un peu de fantastique. Et comme dans la plupart de ses livres, la famille y prend beaucoup de place. C’est l’éléphant dans la pièce. L’héritage empoisonné que plusieurs traînent au pied leur vie durant « comme un lot de casseroles». Rencontre.

Les désastrées, c’est l’histoire de Nora-Jane Silver, star du rock féministe, poupée chantante aux allures de top-modèle, née d’un père américain et d’une mère française - mélange entre Marilyn Monroe, Lady Gaga et PJ Harvey. Mi-ange, mi-démon, suicidée à 37 ans pour mettre fin à sa souffrance, elle qui n’a jamais su faire le deuil d’une grande passion amoureuse vécue à l’adolescence avec un musicien plus âgé qu’elle.

 

Autour de ce personnage qui se raconte, avant et après sa mort, gravite un duo de journalistes français qui cristallise un peu tout ce que la star inspire au public : la fascination, la bienveillance, le deuil, le désir de vengeance, l’envie, la folie.

 

Ces « désastrées », au féminin pluriel, étoiles éteintes, héroïnes pâlies ou météores en chute libre, passées de l’autre côté du miroir, que savent-elles de plus que le commun des mortels ? « Que la célébrité ne compte pas, que tout ça, c’est de la foutaise », confie Mélikah Abdelmoumen, rencontrée au mois d’août dans un café du Mile End, son ancien quartier. Et que le personnage public écrase trop souvent la réalité de l’oeuvre et de l’artiste qui la produit.

 

Ce roman, en librairie mercredi, qui brasse les thèmes de la liberté au féminin et de la dictature de l’image, Mélikah Abdelmoumen a commencé à l’écrire pour essayer, en partie, de comprendre, de canaliser sa colère et son indignation après la mort de Nelly Arcan, l’auteure de Putain, qui s’est enlevé la vie il y a tout juste quatre ans.

 

Souvenirs de Nelly

 

Elle s’insurge encore contre certaines réactions binaires et plusieurs des analyses - qu’elle qualifie de « débiles » - qui ont suivi le suicide de son amie. « On aurait dit que même morte, chaque fois qu’elle revenait sur la scène, c’était un peu le même cirque. Au début, je me disais : je vais la venger. Je ne voulais surtout pas participer à toute la logorrhée sur elle. J’étais aussi tout le temps en train d’essayer d’imaginer ce qu’elle pensait de tout ça, comme si elle avait été encore vivante. » On reste coincé avec cette vérité cruelle : ce sont toujours les suicidés qui ont le dernier mot.

 

Pas facile de transformer la réalité, constate Abdelmoumen. « J’ai trouvé difficile de transformer cette expérience du deuil en fiction. Je ne sais pas si je le referais… » On pourra donc voir dans Les désastrées un hommage crypté au travail de Nelly Arcan et à la femme qu’elle était. « Mais je voulais que ça soit vraiment une fiction, que ça soit irréprochable sur le plan moral. »

 

Limites de l’autofiction

 

Si on regarde un peu derrière, on verra que Les désastrées fait jonction, depuis Chair d’assaut et Le dégoût du bonheur (Trait d’union, 1999 et Point de fuite, 2001) jusqu’à Alia (Marchand de feuilles, 2006). « Étonnamment, j’écris aujourd’hui des trucs plus trash que tout ce que j’ai jamais écrit. À la différence qu’à présent je me sens plus tranquille. J’ai l’impression, d’une part, d’avoir un peu renoué avec le côté roman noir de Chair d’assaut, un genre que j’ai toujours adoré mais que je ne m’étais jamais trop donné la permission d’explorer dans mon écriture. » Cette fois, la romancière, née en 1972 à Chicoutimi, se réjouit d’avoir pu mettre les deux pôles de sa personnalité littéraire dans un même livre : son intérêt pour les jeux narratifs et le fait qu’elle aime raconter des histoires.

 

Elle a exploré à travers certaines de ses héroïnes antérieures, M. (« cauchemar sur pattes ») et Alia, le thème de la dualité féminine, femme blindée ou femme guimauve, maman ou putain. On pourrait ajouter un autre couple : le vrai et le faux, la fiction et l’autobiographie. L’autofiction, Mélikah Abdelmoumen en connaît les dangers et les limites, ayant même l’impression, dira-t-elle, d’avoir commencé à publier trop jeune, inconsciente des effets, trop naïve, peut-être aussi trop vulnérable. « À dire vrai, j’éprouve même un certain malaise par rapport à mon propre parcours. »

 

Si l’écrivaine s’est donné carte blanche cette fois pour l’expérimentation littéraire, elle s’est aussi inspirée du cinéma - Sunset Boulevard, American Beauty, Les désaxés et Lost Highway - autant que de la littérature - Les fous de Bassan d’Anne Hébert, Lunar Park de Bret Easton Ellis. Et de la musique. Beaucoup de musique. Trent Reznor de Nine Inch Nails, David Bowie, The Cure, Pearl Jam. Et Tom Waits : « C’est mon dieu, je l’écoute depuis que j’ai cinq ans. »

 

Entre deux chaises

 

Cette spécialiste de l’autofiction vit depuis huit ans à Lyon, en France. C’est d’ailleurs là-bas qu’elle a fait une thèse de doctorat (L’école des lectrices : Doubrovsky et la dialectique de l’écrivain, Presses universitaires de Lyon, 2011).

 

C’est son côté « Dr Jekyll et M. Hyde ». À la fois chercheuse en littérature et romancière, amoureuse, maman d’un petit garçon et écrivaine trash, écartelée entre la France et le Québec. « J’ai jamais “fitté” complètement, reconnaît-elle. J’étais toujours entre deux chaises. » C’est un peu la même chose pour Les désastrées, au fond, avec ses éléments de culture populaire et son côté formaliste qui le rendent difficile à classer.

 

Cette difficulté, elle l’aborde dans une fascinante nouvelle récemment parue dans le collectif fémininMiroirs(VLB) : « L’exil, c’est vivre deux vies parallèles, celle que vous avez choisie loin de chez vous, et celle que vous imaginez se poursuivre chez vous pendant votre absence. »

 

Une condition qui lui a sans doute permis, on peut le croire, d’ouvrir les yeux plus grands sur le monde qui l’entoure. De cofonder Cousins de personne à l’automne 2012, à la fois webzine et association, qu’elle a délaissé depuis, vouée à la diffusion de la littérature québécoise en France et dans les pays francophones.

 

Et d’être frappée de plein fouet quelques semaines avant Noël l’année dernière, quand les Roms sont entrés dans sa vie, au hasard d’une visite dans un bidonville de Lyon. « C’est là que j’ai rencontré Fabian et Clara. C’est eux qui avaient la plus belle cabane, poursuit-elle, avec un cadenas sur la porte et tout. » Elle raconte tout cela sur son blogue, repris sur le site de Médiapart : ses actions comme ses états d’âme d’amie et de militante, témoin privilégiée de la bonté et de la misère de ces gens sans racines.

 

Du courage, de la maturité, des moyens. À 41 ans, Mélikah Abdelmoumen conserve une capacité d’indignation qui ne semble pas près de s’émousser. « Je suis une enragée », assure une autre de ses héroïnes qui lui ressemble drôlement. À la fois blindée et à vif. Avec le coeur sur la main.


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