Littérature québécoise - Au bout du champ, l’aventure

Deux frères se joignent un moment au cirque Barney.
Photo: Library of Congress Deux frères se joignent un moment au cirque Barney.

C’est une sorte de roman d’initiation par le feu à la Première Guerre mondiale. On y suit le destin de Joseph Gauthier, agriculteur célibataire d’une trentaine d’années, aîné un peu rêveur d’une famille de loups solitaires, depuis la terre paternelle d’un village de la vallée du Saint-Laurent jusqu’aux tranchées du front de l’Ouest, entre l’Alsace-Lorraine et la Belgique.

 

À la mort libératrice du père en 1912, quelques surprises l’attendent : des carnets qu’avait noircis le bonhomme au fil des années, remplis de poèmes adressés à une femme inconnue - Robitaille avoue avoir puisé dans les carnets d’adolescence de son propre grand-père. Mais il découvre aussi que « l’Ours », surnom du père, l’avait inexplicablement déshérité peu de temps avant sa mort au profit de son frère cadet, Francis, qui a quitté la maison depuis longtemps, devenu depuis trapéziste au sein du cirque Barney après avoir longtemps roulé sa bosse.

 

Joseph décide de traverser l’Atlantique dans l’intention de convaincre son frère de renoncer à cet héritage. En chemin, il fait la rencontre d’une troupe d’amuseurs publics et se lie avec une jongleuse orpheline, Stella, dont il va bientôt tomber amoureux. Pour gagner quelques sous, il sera tantôt écrivain public, tantôt rabatteur ou soigneur d’éléphants dans le cirque où son frère fait ses acrobaties.

 

Joseph est déchiré entre sa fascination pour l’Europe et son désir de retrouver la sécurité de son petit monde de l’autre côté de l’Atlantique, tandis que le coeur de la belle, lui, balance entre ce que lui offre Joseph et sa passion pour son art et la vie de saltimbanque.

 

La Grande Guerre

 

Tout ce beau monde sera bientôt happé par l’enfer de la Grande Guerre. Joseph se fera voler la boîte à musique à laquelle il tenait tant (on vous passe les détails). Et, tandis que les circonstances lui permettront d’exhumer des secrets familiaux, le déraciné se lance dans une double quête qui l’amènera de plus en plus près du front - jusqu’à devenir interprète au sein de l’armée britannique.

 

Rien ne sera suffisant pour le retenir du côté de la vie. Ni l’amour, ni la peur de la mort. À cet égard, les motivations du protagoniste semblent obscures. Puis on comprend. Que Joseph ne se sent jamais plus vivant que lorsqu’il est à proximité de la mort, témoin de celle des autres, jouant avec le feu et avec les poignées de sa tombe. Plus vivant que lorsqu’il laboure sa terre. Plus vivant que lorsqu’il mêle son souffle à celui de la femme qu’il aime.

 

Et c’est le chemin qu’il va choisir. Au risque de s’effacer, de devenir un souvenir flou et de ne plus exister dans la mémoire des gens que comme « le frère du trapéziste ».

 

Denis Robitaille, né en 1958, nous offre ici son deuxième roman historique, après Une nuit, un capitaine (Fides, 2005), qui s’appuyait sur l’incendie du bateau Le Montréal en 1857. Avec son lot de rebondissements obligatoires, sa vision panoramique, son léger lot d’invraisemblances et de raccourcis, sa structure narrative plutôt conventionnelle, Le frère du trapéziste ne révolutionne pas le genre. Et seule l’issue du roman, en réalité, conjuguée à d’indéniables qualités d’écriture, lui permet de s’en écarter vraiment.


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