Le rêve d’une monnaie mondiale

L’économiste français François Morin lance le mot d’ordre : « Il faut saigner la finance avant qu’elle ne nous saigne. » Né en 1945, l’ex-membre du conseil général de la Banque de France rappelle que la finance, qui ne connaît pas de frontières, a appauvri une bonne partie du globe durant la perturbation de 2008 et que la prochaine crise financière risque d’être beaucoup plus grave.

 

On finira par s’apercevoir que, comme un héros de dessin animé, les États-Unis, arrivés au-dessus du précipice, courent dans le vide. Leur endettement est catastrophique. Morin, dans La grande saignée, essai paru au Québec, évoque l’antique méthode des rois de France pour soulager un pays des dettes : l’emprisonnement ou la mise à mort des créanciers ! Mais sa solution très imagée se veut pacifique, consensuelle.

 

Comme d’autres économistes vigilants, il propose, pour freiner la spéculation extrême, d’établir une nette séparation entre les banques d’investissement (antres des spéculateurs) et les banques d’épargne, à l’exemple de la loi américaine Glass-Steagall, promulguée en 1933 sous Roosevelt mais battue en brèche depuis le milieu des années 70 et abrogée en 1999 sous Clinton. Insatisfait de préconiser la taxation des transactions financières internationales, l’économiste a le mérite d’aller au fond des choses.

 

« Il faut que les États retrouvent, explique-t-il, leur souveraineté sur les deux prix fondamentaux de la finance : les taux de change et les taux d’intérêt. » Pour atteindre ce but, il a la sagesse de préconiser une conférence internationale, comme celle de Bretton Woods (New Hampshire) en 1944, pour réformer à nouveau le système monétaire à l’échelle du globe.

 

Il y a 69 ans, la conférence de Bretton Woods avait adopté le dollar américain comme étalon international, selon le désir, bien sûr, des États-Unis, à la place de la proposition du délégué britannique, John Maynard Keynes, l’un des plus grands économistes du XXe siècle, qui souhaitait l’adoption d’une monnaie mondiale.

 

C’est à l’idée keynésienne, révolutionnaire, prometteuse, que Morin veut revenir. Il précise : « celle d’une monnaie commune à l’échelle internationale (mais pas unique) qui permettrait de stabiliser les taux de change et les taux d’intérêt ». Mise en pratique, elle contrecarrerait la spéculation sur ces taux, manoeuvre profitable à une minorité mais hostile au bien commun.

 

On éliminerait ainsi, prévoit l’économiste, la plupart des produits financiers dérivés, chers aux spéculateurs, notamment à ceux qui ont provoqué la crise de 2008. Mais, comme les États-Unis s’opposeraient à la perte du statut privilégié de leur dollar, le rêve de Morin, champion d’une multipolarité sociopolitique contre les forces sans frein et aveugles du marché, risque de devoir attendre un autre cataclysme, plus terrible que les précédents, pour se réaliser en apportant la lumière.


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