Un tremblement de coeur

Pétion-Ville, en banlieue de Port-au-Prince, où a grandi le personnage de Nathalie
Photo: Agence France-Presse (photo) Thony Belizaire Pétion-Ville, en banlieue de Port-au-Prince, où a grandi le personnage de Nathalie

Après Failles, témoignage écrit dans l’urgence après le séisme de janvier 2010 qui décrivait la combativité dont font preuve les Haïtiens dans les moments les plus tragiques, l’auteure Yanick Lahens revient avec Guillaume et Nathalie, l’histoire d’un tremblement de coeur entre un homme mûr et une jeune femme réunis pour la mise en place d’un projet commun : la construction d’un centre polyvalent dans les environs de Port-au-Prince.

 

Le récit se déroule en décembre 2009, quelques mois avant le désastre, à la manière d’une photographie d’époque dont il faut respecter le cadrage et les nuances de tons. Guillaume est sociologue, Nathalie architecte. L’un est un père de famille dans la cinquantaine dont la femme et les enfants vivent au Canada, l’autre est une jeune femme revenue en Haïti après plusieurs années d’absence. Ils s’apprivoisent lentement, évoluant vers une intimité perçue comme une « échéance inéluctable ». Pourtant, rien ne semble favoriser leur rapprochement. Leurs premiers contacts avaient été plutôt froids.

 

D’entrée de jeu, Nathalie avait perçu en Guillaume « un de ces sociologues qui se voulaient plus paysan que les paysans ou plus prolétaire que les prolétaires ». Quant à lui, il « l’avait d’emblée rangée dans cette catégorie qu’il connaissait bien, celle des petits-bourgeois bohèmes, soigneusement mal habillés et aux convictions mondaines ».

 

Évocation lucide

 

Des générations les séparent, celle de Nathalie étant une « génération d’après l’histoire ». Plus exactement encore : « Une génération d’après l’alphabétisation, et qui se retrouvait là, Dieu seul sait comment, ou faute d’avoir trouvé mieux. Attendant comme dans une gare routière le prochain tap tap de la chance ; un visa pour l’étranger, une place dans une administration gangrenée, un mauvais coup ou tout à la fois ». Guillaume avait renoncé à enseigner à l’université à cause de la « cynique indifférence » de ces jeunes gens.

 

Nathalie, pour sa part, se désigne comme « une enfant du chaos » et revendique sa place dans ce chaos : « Ma ville à moi, quand elle n’est pas en guenilles, est en string et mini-jupe. Port-au-Prince putasse et dépravée […]. Port-au-Prince prédation, qui a soif de petit garçon, petite fille. Port-au-Prince qui a une kalachnikov dans une main, un neuf-millimètres dans l’autre. Mais cela ne m’empêche pas d’avancer dans ce brasier. Et de poser ma pierre au coeur de ce brasier. Et même mieux, Guillaume, ma pierre de beauté. » La jeune femme déclare vivre « sans mythes », attentive à construire un présent dépouillé de toute nostalgie.

 

Guillaume et Nathalie est le récit d’une passion, traduite dans un style tout à la fois sensuel et pudique, avec des échappées de tendresse et des bonheurs d’expression, telles que ne plus pouvoir « tenir son corps à quai », qui dans le contexte signifie que le sociologue ne restera pas éloigné longtemps de l’architecte, qui apprécie sa « patience tenace ». Le roman est aussi un portrait de Port-au-Prince, cette ville où il y a « trop de bras, trop de nez, trop de jambes. Trop de bouches à nourrir. Trop près les uns des autres ».

 

Une ville avec ses quartiers et ses classes sociales. Dans son enfance, Nathalie découvre, à travers ses amis, aussi bien les hauteurs de Pétion-Ville « à l’apartheid tranquille » et « à la discrimination soft » que les rues du bas de la ville et l’exiguïté des maisons « où des vêtements s’entassaient sur une chaise à l’entrée, quand ils n’étaient pas juste suspendus à un clou enfoncé dans un mur […]. Où un enfant surgissait de la forêt de jambes des adultes. Où le bruit des conversations se mêlait à la musique qui remplissait toute la pièce. »

 

Évocation lucide d’une société déjà fortement ébranlée par les malheurs qui la traverse, le roman laisse entendre que, dans toutes circonstances, l’espoir reste permis, des pierres de beauté pouvant toujours émerger du chaos.

 


Collaboratrice