Une révolution poétique

L’écrivain français Yannick Haenel
Photo: Agence France-Presse (photo) François Guillot L’écrivain français Yannick Haenel

Yannick Haenel signe un roman fort sur l’avenir des révolutions. On n’y trouvera rien de séduisant, mais une ironie mordante, un dispositif où la parole se prolonge dans le chaos. Entre politique et polar, voici la « poésie » de Haenel.

 

À l’heure où quantité de spectacles européens frappent par la détresse qui les anime, Les renards pâles de Yannick Haenel livre une énergie sombre, pessimiste et angoissante. Il y règne une atmosphère d’Apocalypse et de nihilisme. Ce roman à thèse porte sur le dépit politique et la désolation.

 

Le narrateur, alter ego de l’auteur raisonnant, a décidé de rompre avec la normalité. Rien ne vaut la peine, ni effort, ni geste, tout est inutile. Surtout, ne pas travailler, ni voter, ni dépenser, ni recevoir l’aide de l’État ; refuser ce monde et ne pas en dépendre.

 

Vivre dans sa voiture, entre une plante, une radio et un livre, se laver dans les fontaines et les piscines publiques, et boire, boire à en devenir fou, vin et alcools forts, désinhiber sa haine du présent. Jean Deichel, toujours le même narrateur chez Haenel, dégoise sa rancoeur en un tableau embrasé et déroutant.

 

Polar ou hantise ? Le Godot de Haenel a un air de déjà-vu, de génération perdue, de romantique insurgé, de revenant. Ne croit-il pas que la Révolution est en marche, que l’histoire est un boomerang qui frappera la bourgeoisie ? Sa vision dépolitisée, il l’argumente en se référant aux insurgés de la Commune de 1871, à Guy Debord qui avait prédit la fin de la société du spectacle, la déconfiture des idées de gauche entre autres, et l’échec des politiques de tous bords.

 

L’intrigue

 

Jusqu’à une chasse à l’homme qui déclenche une harangue décomplexée, extrême, l’action se déroule dans les anciens faubourgs parisiens, le 20e arrondissement, rue de la Chine, rue Pelleport, rue de Ménilmontant, au cimetière du Père-Lachaise. Jusqu’aux beaux quartiers.

 

Un krak affecte, selon Haenel, toutes les vies françaises ; une ribambelle de personnages loufoques et détraqués s’agitent en conséquence. Qu’ils pratiquent des rites maliens, l’envoûtement ou la rébellion, ils refusent ce qui les contraint.

 

Amalgame de pauvreté et de marginalité, cesdits sans-abri et sans-papiers, cette faune d’artistes ratés, de déclassés et de hors-la-loi, font une cour des miracles dans un squat. Dans ce repaire aux signes identitaires et aux symboles mystérieux, les forces de l’ordre font des descentes aussi épiques que dramatiques. Le pire arrivera.

 

Les convictions

 

Haenel amalgame chômage, problèmes sociaux, bons sentiments, culpabilité et émigration. Suspense, scènes à vous lever le coeur, images-chocs : bons et méchants dépendront de vos convictions. Vous lisez un roman sur l’anarchie, qui prône « le risque du collectif », les rites ethniques et l’absence de sens. Vous lisez que la planète est contaminée par la dérision, qu’elle n’offre aucune solution hormis la négation. Que la société du spectacle a tout rempli de chaos.

 

Vous suivez Haenel dans la révolution en marche. La dystopie envahit Paris. Chacun a détruit son identité, choisi une radicalité foucaldienne, l’anonymat des sans-papiers. La liberté et le grand loisir, slogans de Mai 68, sont de retour. Haenel prêche avec conviction.

 

De ce roman célinien, de cet Alphaville, ressurgit le ton oublié de Max Stirner. Cet anarchiste que Marx récusait croyait au retour des fantômes. Ceux que Haenel agite ont retenu, de Walter Benjamin, un besoin d’agir, de détruire les attaches et les fondements de la modernité.

 

Solitude rompue, la quête de Deichel passe du dégoût de la politique au messianisme. Selon Debord, les idéologies produisent nos vies. Ce Deichel exemplaire soulève alors la meute, « la communauté des sans », force aveugle, carnavalesque, aux idées suicidaires et aux sens altérés. Tout y est néant, comme chez Houellebecq.

 

La fin du roman est fantastique. Par sa menace spectrale, la horde dépersonnalisée, masquée, choisit de défiler sans autre dessein que de renverser l’ordre actuel. Comme on a vu au G8 de Gênes, dit-on, les militants déferler. Ce roman cherche « l’intervalle », « joie » déchirante d’un manifeste poétique où nul ordre ne s’appliquerait.

 

 

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