L’Hexagone: la poésie qui a fait histoire

Photo: Illustration Tiffet

L’Hexagone a 60 ans. Élevée au rang de patrimoine littéraire, la maison d’édition entend demeurer un lieu d’accueil pour la poésie actuelle. Esprit des origines, est-ce toi ?
 

C’est l’histoire d’un jeune poète malheureux qui doute de son talent. Il s’appelle Olivier Marchand. Un jour, au début des années 1950, ce jeune homme décide de brûler les poèmes qu’il songeait à rassembler en un recueil. Son amie de coeur, Mathilde Ganzini, confie plutôt les précieuses liasses à l’ami Gaston Miron. Issus de milieux populaires pour la plupart, les jeunes gens se fréquentent au sein d’un mouvement catholique de loisirs pour la jeunesse : l’Ordre de Bon Temps. Avec leurs camarades Jean-Claude Rinfret et Louis Portugais, ils sont responsables du bulletin de liaison La Galette. Ils se réunissent donc régulièrement au sous-sol de la maison de ce dernier, rue Lacombe à Montréal, où ils parlent théâtre, littérature et peinture. Un ami, qui a fait les Beaux-Arts, se joint souvent à eux. C’est Gilles Carle - oui, le futur cinéaste. « Et si on publiait les poèmes d’Olivier ? propose Gaston. Il irait mieux. Et puis, c’est un vrai poète. Ce ne serait pas par complaisance. »« N’écris-tu pas toi aussi des poèmes ? répliquent ses amis. On pourrait les réunir dans le même recueil. »

Ainsi, le 26 juillet 1953 paraît Deux sangs - deux poètes, deux sensibilités à vif, dont les vers sont accompagnés des dessins gentiment naïfs de Rinfret, Ganzini et Carle. L’ouvrage est repris en fac-similé en cette année anniversaire 2013. Sur le versant Miron, le poème Ma désolée sereine tremble déjà d’une vie neuve dont un vers, a posteriori, prend des accents programmatiques : « Dans ma ville et les autres avec nous par la main d’exister ». N’est-ce pas en germe l’oeuvre qu’accompliront les éditions de l’Hexagone au fil des décennies ?

Au départ, les jeunes gens ne cherchaient pas à créer une maison d’édition. Pourtant, c’est bien ce qu’ils ont fait, dans la rosée de plusieurs éditeurs de poésie artisanaux de l’époque, qui disparaîtront. L’Hexagone demeure, forte d’un catalogue enrichi de plusieurs poètes qui sont ou deviendront importants - les Alain Grandbois, Paul-Marie Lapointe, Fernand Ouellette, Rina Lasnier ou Gaston Miron, pour ne citer que ces noms parmi les aînés d’aujourd’hui. Sans compter le rôle d’incubateur qui lui fera semer dans son sillage la revue Liberté, les éditions Parti pris ou les Herbes rouges. Pas mal pour des jeunes gens nourris de poésie et animés par le désir très scout de la faire apprécier de tous.

Groupe et sous-groupe

Soixante ans plus tard, en 2013, la maison est un fétu de paille dans l’immensité du Groupe Livre Québecor Média, où elle ne représente que 1 % du chiffre d’affaires, selon Martin Balthazar, actuel patron du Groupe Ville-Marie Littérature. L’Hexagone est adossée à ce groupe depuis 1990, date de son rachat par Sogides, celui-ci à son tour avalé en 2005 par le Groupe Livre Québecor Média. Cependant, lorsqu’elle est envisagée à l’intérieur du sous-ensemble formé par les maisons d’édition généralistes du Groupe Québecor, la part de l’Hexagone se situe entre 4 et 5 % du chiffre d’affaires total de celles-ci, ce qui est honorable, s’agissant d’un éditeur de poésie.

Est-ce suffisant pour en assurer la pérennité ? Danielle Fournier, elle-même poète, dirige aujourd’hui - en pigiste - les deux collections de poésie actives à l’Hexagone, « Écritures » et « L’appel des mots ». « Quand je rencontre des gens de Québecor, dit-elle, je constate qu’ils sont tout le temps très fiers de dire qu’ils comptent l’Hexagone parmi eux. Ce n’est pas un alibi. C’est un héritage. Je pense qu’on est un peu protégés au sein du Groupe. On est vus comme des artistes. Et on connaît le côté philanthropique de Pierre Karl Péladeau… »

Au cours de son histoire, l’Hexagone a joué à l’équilibriste avec des fortunes diverses. L’Hexagone des débuts était une maison d’édition artisanale. Sans frais généraux, sans salaires à verser, elle empile les manuscrits chez Louis Portugais jusqu’en 1960, chez Paul-Marie Lapointe jusqu’en 1963. La maison est dirigée de manière essentiellement collégiale par des animateurs souvent eux-mêmes poètes (Gaston Miron, Paul-Marie Lapointe ou Jean-Guy Pilon). Esthétique avant tout, leur jugement se révélera un atout dans la constitution du catalogue.

Amorcée en 1963, la direction bicéphale de Gaston Miron et d’Alain Horic se poursuit jusqu’en 1981, et voit l’Hexagone devenir un foyer culturel de premier plan, à un moment où la société québécoise est en pleine effervescence identitaire. Mais au début des années 1980, l’Hexagone est en sérieuses difficultés financières. Gaston Miron s’est éloigné, requis par son engagement politique, et Alain Horic en fait un éditeur généraliste. En novembre 1990, Pierre Lespérance, propriétaire du Groupe Sogides, achète la maison d’édition, qu’il intègre à la structure éditoriale à vocation littéraire qu’il vient de créer au sein de Sogides : le Groupe Ville-Marie Littérature. L’Hexagone n’est plus une maison indépendante. Pour donner sa mesure, il faut aussi que le Groupe Ville-Marie Littérature se porte bien. Ce n’est pas le cas quand Pierre Graveline en prend la direction en 1996, et l’autonomie éditoriale du Groupe lui paraît compromise quand il le quitte en 2005, comme il le raconte dans ses souvenirs d’éditeur (Une passion littéraire, Fides). Ce dernier recentre les activités de la maison sur la poésie et s’adjoint divers directeurs de collection (Robbert Fortin, Danielle Fournier, Simone Sauren ou Gilles Cyr).

À l’heure des remous

En 2010, l’arrivée de Martin Balthazar à la tête du Groupe Ville-Marie Littérature, succédant à Jean-Yves Soucy, suscite des remous au sein de l’équipe en place. Des employés s’en vont ou se voient montrer la sortie, des auteurs quittent une maison dont certains n’hésitent pas à dire qu’elle n’est plus que l’ombre d’elle-même, soumise aux impératifs de rendement de grands groupes qui font du livre un objet de consommation à produire au moindre coût. Martin Balthazar est catégorique : ce n’est pas de rentabilité qu’il s’agit. « Je n’avais pas le mandat de faire le ménage, mais de redonner à la maison un dynamisme. Évidemment que l’Hexagone n’est plus ce qu’elle était. Cette maison n’est plus flamboyante comme à l’époque de Miron, alors que tous les grands auteurs s’y trouvaient. Quand je suis arrivé en 2010, je pensais que cette maison était dans un creux, à mon humble avis, suspendue entre un passé prestigieux et un monde qui a changé. L’équipe en place était très compétente mais n’était pas assez consciente du virage à prendre. C’est une question de renouvellement d’image. Il n’y avait pas assez de jeunes auteurs, même s’il y en avait aussi des bons parmi ceux déjà présents au catalogue. De plus, j’ai voulu recruter des auteurs qui avaient une certaine surface », ajoute-t-il, désignant par là des gens connus dans d’autres domaines.

Aujourd’hui formé de VLB éditeur, de l’Hexagone, de la collection de poche « Typo » et des éditions de la Bagnole, le Groupe Ville-Marie Littérature est plus que jamais un îlot littéraire, au sein des ensembles plus vastes formés par Sogides et le Groupe Livre Québecor Média. Martin Balthazar y voit une chance, l’Hexagone n’étant pas la seule entité éditoriale à publier de la littérature au sein de Québecor, a fortiori dans l’étroit créneau éditorial qui est le sien, avec ses collections de poésie et la collection de romans « Fictions », aux exigences littéraires assumées. « Notre mission est double : faire rayonner l’un des fonds littéraires les plus importants au Québec avec 750 titres actifs et faire vivre cette maison avec des auteurs contemporains », ajoute-t-il.

Vu de l’extérieur, ce recentrage sur la poésie et la littérature peut sembler un retour inattendu à l’esprit des origines. Comme l’édition littéraire, mais en faisant appel à plus de patience encore, l’édition de poésie fait un pari sur le temps.« Gigantesques bonds, je suis votre vieillard », écrit Olivier Marchand en 1953. L’Hexagone semble aujourd’hui une fleur à la boutonnière de Québecor. Que l’empire demeure coquet, voilà ce qu’il faut souhaiter.

L’Hexagone en onze jalons
 

1952: Gaston Miron, Olivier Marchand, Jean-Claude Rinfret, Louis Portugais, Mathilde Ganzini, Gilles Carle - auxquels se joindra bientôt Hélène Pilotte - se réunissent pour publier La Galette, bulletin de l’Ordre de Bon Temps.

1953: lancement le 25 juillet de Deux sangs, qui rassemble 27 et 17 poèmes respectivement d’Olivier Marchand et de Gaston Miron, alors jeunes poètes.

1956: constitution le 4 juillet des éditions de l’Hexagone en société légale. La maison d’édition est artisanale ; la direction, essentiellement collégiale.

1963: création de la collection « Rétrospectives », qui reprend en édition soignée l’oeuvre de poètes majeurs. La collection est aujourd’hui en veilleuse en raison de ses coûts de production élevés. À partir de 1964, fin de la direction collégiale ; Alain Horic et Gaston Miron sont à la barre de l’Hexagone.

1970-1980 : professionnalisation de l’Hexagone, qui joue en outre un rôle d’incubateur social et culturel.

1981: Gaston Miron s’éloigne. Alain Horic est à la tête de l’Hexagone, désormais éditeur généraliste.

1990: achat en novembre de l’Hexagone par le Groupe Sogides et intégration au sein du Groupe Ville-Marie Littérature.

2003: recentrage éditorial sur la poésie.

2005: achat de Sogides par Québecor.

2010: Martin Balthazar à la direction du Groupe Ville-Marie Littérature. Départs forcés ou volontaires au sein des employés ; des auteurs s’en vont ; une nouvelle équipe éditoriale est en place.

2013: l’Hexagone a 60 ans.