Mémoire vive

Le premier volet de la triologie d’Éric Plamondon, Hongrie-Hollywood Express, était consacré à l'interprète-fétiche de Tarzan, Johnny Weissmuller.
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir Le premier volet de la triologie d’Éric Plamondon, Hongrie-Hollywood Express, était consacré à l'interprète-fétiche de Tarzan, Johnny Weissmuller.

C’est le roman de la rédemption et de la « sauvegarde ». Celui qui porte en son coeur une découverte importante : ce ne sont pas les faits qui donnent un sens à la vie, mais plutôt le récit qu’on en livre. Descartes s’est trompé. S’il avait consulté Éric Plamondon à temps, il aurait pu dire : « Je raconte, donc je suis. »

 

Dernier volet de sa trilogie 1984, après Hongrie-Hollywood Express et Mayonnaise (Le Quartanier, 2011 et 2012), Pomme S promène ses lecteurs de l’empereur chinois Fou-hi - père, semble-t-il des calculs binaires qui donneront plus tard naissance à l’informatique -, en passant par l’invention du métier à tisser et celle de l’ordinateur, et par la révolte des Canuts à Lyon en 1831, jusqu’aux sit-in de la contre-culture californienne des années soixante.

 

Une fois encore l’écrivain fait la preuve de sa maîtrise de l’art du collage. Le titre, notons-le, est inspiré de la combinaison de touches qui permet de faire sur un Mac la sauvegarde d’un texte. La pomme : un mot tout simple, « mais qui transporte avec lui des histoires de dieux, de création du monde, de péché originel et de savoirs ».

 

Après s’être consacré aux figures de l’acteur Johnny Weissmuller (alias Tarzan) et de l’écrivain Richard Brautigan, Gabriel Rivages, sorte d’alter ego de Plamondon, s’intéresse cette fois à Steve Jobs, le cofondateur d’Apple. Trois mythes américains, trois légendes. Trois fils d’immigrants.

 

Trois romans, donc, et autant de variations sur le thème de la transmission - de la vie, des valeurs ou du récit. « Il lui a fallu trois vies pour comprendre que le bonheur n’est qu’une fiction, que pour être heureux il faut inventer sa vie, et que la seule façon de l’inventer, c’est de la raconter. »

 

L’urgence de raconter

 

Rencontré dans un café de Québec, où il était de passage il y a quelques semaines, vêtu de son t-shirt fétiche de Tarzan - clin d’oeil, bien sûr -, Éric Plamondon commence par raconter que c’est à l’aube de la quarantaine qu’il a éprouvé l’urgence d’inventer et de raconter.

 

Un long, très long détour l’a fait passer par la fréquentation de certains auteurs américains et par des études de littérature (un mémoire intitulé « La quête électromagnétique des savoirs dans Moby Dick », son trip « machines » vient de là, reconnaît-il) ; par l’enseignement aussi, un court moment à Toronto ; et par l’exil ensuite en France, pour l’amour d’une femme. Il y est encore, et habite Bordeaux depuis 17 ans.

 

Il se décrit comme un gars plutôt lent et parle de son premier roman, Hongrie-Hollywood Express, comme le résultat de vingt ans de mûrissement et de trois mois d’écriture. Le fruit d’un ultimatum qu’il s’était donné à lui-même, respecté à coups de cinq pages par jour. « Je crois que je n’aurais jamais pu écrire ma trilogie si je n’étais pas parti. J’avais besoin de cette distance, de ce regard plus objectif. En ce sens, merci à Bordeaux. »

 

Il raconte que cette structure atomisée du récit, cette manière de raconter en croisant entre eux les sujets et en accumulant les anecdotes, s’est imposée à lui naturellement. L’écrivain n’avait pas envie d’opter pour une narration plus classique.

 

« Il me semble que le processus de connaissance du monde est essentiellement quelque chose d’éclaté, poursuit-il. On ajoute des pièces les unes aux autres jusqu’à ce qu’on obtienne quelque chose qui ressemble plus ou moins à une sphère. C’est ma propre façon de comprendre le monde, en fait, je ne pouvais pas faire autrement. » C’est sans doute là, du reste, que l’influence de Richard Brautigan est la plus palpable.

 

Le livre de Jobs

 

À propos de la vie de Jobs, dont on a récemment fait un film sans aucune perspective, estime Plamondon, il soutient n’avoir jamais voulu tomber dans l’hagiographie. Au contraire. « Sans les histoires, sans la fameuse entrevue de Playboy [parue juste avant son congédiement en 1985], sanstoutes les mises en scène, il ne resterait rien de Steve Jobs. Moi, ce qui m’intéresse dans Jobs, ce n’est pas Jobs, c’est plutôt ce qu’il dit sur notre société. C’est un bricoleur. Et dans son discours, il fait la même chose. »

 

Il est sans doute là aussi, dans cet art d’assembler et de bricoler, de débusquer les anecdotes et d’amalgamer les coïncidences historiques, le lien le plus fort qui existe entre la trilogie de Plamondon et ce « héros » californien.

 

Père, mère, fils

 

Après deux romans consacrés respectivement à la figure de la mère et à celle du père, Pomme S se penche sur celle du fils. « Notre roman familial, on le porte toujours avec nous. Et Rivages le comprend très bien. La filiation, qu’il s’agisse des parents, du pays, de la classe sociale, c’est un gros noeud, une grosse pelote de fil à démêler… »

 

« Il reste que la meilleure façon d’apprendre, pour moi, c’est à travers la littérature, soutient Plamondon. C’est la plus sûre façon d’apprendre sur le monde ou sur toi-même. À cet égard, Pomme S, pour Gabriel Rivages, c’est un peu aussi le livre de la rédemption. Parce que la décision de dire “je suis heureux” ou non, quand on y pense, elle est aussi liée à la version de l’histoire que tu racontes. Et pour ça, j’ai envie de dire, ce qu’on appelle la réalité ne suffit pas toujours. »

 

Avec Ristigouche, une novella qui paraîtra fin octobre à l’occasion des dix ans de son éditeur, Le Quartanier, il faudra s’attendre à quelque chose d’un peu différent. « C’était un sas de décompression. Une étape entre ce que j’ai déjà fait et ce qui s’en vient. »

 

Et ce qui s’en vient ? Il évoque un voyage récent de cinq mois en motorisé avec sa petite famille jusqu’au Montana - la Californie devra encore l’attendre -, un périple qui devrait alimenter un prochain livre. « Aux États-Unis, c’est étonnant, la moindre petite ville a son musée. Ils ont compris qu’il faut raconter son histoire, sinon on n’existe pas. »

 

 

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