Liens du sang, liens du coeur

Un peu plus de deux ans après La marche en forêt (Alto), un premier roman tentaculaire qui brossait le portrait impressionniste d’une « famille colossale », Catherine Leroux poursuit avec Le mur mitoyen son interrogation sensible des liens familiaux. Mais en plongeant cette fois ses personnages dans les eaux les plus noires d’un système à l’équilibre déjà instable.

De Bathurst à San Francisco, de la Géorgie aux plaines de la Saskatchewan en passant par Montréal, Catherine Leroux explore ainsi, à la manière d’un Wajdi Mouawad - difficile de ne pas établir ce lien, bon ou mauvais, avec le dramaturge -, le poids des fatalités à travers un réseau de tragédies tressées les unes aux autres.

À Grande-Anse, au Nouveau-Brunswick, Madeleine vit entre le souvenir de son mari décédé il y a neuf ans et les rares visites de son fils Édouard. Toujours parti, fuyant elle ne sait quoi sur une route ou une autre du Canada et des États-Unis depuis qu’il a 17 ans, il donne l’adresse de sa mère aux voyageurs qu’il croise sur sa route.

Une seule règle imposée à ces visiteurs de passage qui sont autant de « cartes postales vivantes envoyées par son fils qui ne lui écrit jamais » : chacun doit écrire une lettre à ses parents avant de repartir. Mais une maladie grave et le besoin urgent d’une greffe de poumon - une séquence d’événements que le jeune homme interprète comme une punition - le ramèneront à son port d’attache pour solliciter l’aide de sa mère. « Les tests n’ont pas établi de parenté génétique entre vous et votre fils », lui dira-t-on, provoquant les remous que l’on imagine.

Les failles des familles

 

Ayant tous les deux été adoptés, un couple dépareillé - il est un politicien de gauche fédéraliste, issu d’une famille juive, elle vient d’une famille « de souche » indépendantiste et gère une ONG -, Ariel et Marie, qu’une seule lettre sépare, devront faire face à des révélations inattendues quant à leurs origines. De nouvelles données qui viendront bouleverser leur existence et mettre à l’épreuve leur amour.

En Californie, Simon et Carmen Lopez, un frère et une soeur qui n’ont jamais connu leur géniteur, craignent que leur mère malade ne meure en emportant à jamais le secret de leurs origines, vivant de part et d’autre d’une faille humaine, leur mère, attendant la secousse ultime comme d’autres attendent le « Big One ». Auraient-ils préféré ignorer le peu qu’ils finiront par apprendre ?

Et qu’est-ce qui relie un incendie criminel dans une petite ville des Prairies à un accident de train à Savannah ? Qu’ont en commun ces personnages ? Sinon qu’ils promènent tous, comme chacun d’entre nous, leurs questions sans réponses. Du reste, les leurs sont plus lourdes. Tout comme pèse davantage sur eux le poids de la fatalité.

Vous l’aurez compris : on avance sur la pointe des pieds lorsqu’on tente de parler de ce livre qui ressemble à un sac de noeuds, tant on craint de trop en dévoiler et de gâcher les surprises sur lesquelles repose une bonne partie de ses effets.

Le mur mitoyen, lorsqu’on y pense, ça peut être à la fois ce qui rapproche et ce qui sépare. C’est l’un des sens à donner à ce roman sur l’arbitraire des liens familiaux, la fragilité des liens du sang, sur les choix que l’on a faits à notre place et ceux que l’on renouvelle de son plein gré. Sur la force et la fragilité de l’amour, un sentiment qui ne se commande pas.

Avec ce roman ambitieux, autant dans son thème que dans son architecture, Catherine Leroux nous fait la preuve une fois encore de son écriture forte et pénétrante. Une qualité qui surpasse, a-t-on envie de dire, l’intrigue et les grosses ficelles qui alourdissent Le mur mitoyen. Car on y sent que la dose du drame et des hasards y est un peu forcée, sinon racoleuse - une impression que tempère il est vrai le parfum léger de réalisme magique qui y flotte.

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