Louis-Pierre Bougie - Les chemins les moins fréquentés

Louis-Pierre Bougie n’a pas hésité à emprunter les chemins les moins fréquentés - donc les moins rentables, dont celui du livre d’artiste (ou livre de graveur), que les galeristes sont peu enclins à déployer, page après page, devant les clients pressés.
Photo: François Pesant - Le Devoir Louis-Pierre Bougie n’a pas hésité à emprunter les chemins les moins fréquentés - donc les moins rentables, dont celui du livre d’artiste (ou livre de graveur), que les galeristes sont peu enclins à déployer, page après page, devant les clients pressés.

Cet automne sera l’automne Louis-Pierre Bougie à Montréal. Outre l’exposition déjà en cours de ses livres d’artiste, présentée par Bibliothèque et Archives nationales du Québec au Centre d’archives de Montréal, le dessinateur, peintre et graveur né en 1946 à Trois-Rivières inaugurera à la mi-octobre les cimaises du tout nouveau centre de diffusion de l’art du 1700 La Poste, dans Griffintown. Par la même occasion paraîtra une monographie consacrée à ses quelque 40 ans de carrière.

 

Jamais cet artiste chaleureux, timide, discret mais prolifique n’aura eu droit à tant d’attention et de reconnaissance. S’il a toujours réussi à vivre - exclusivement, mais très modestement - de son art, Louis-Pierre Bougie n’a pas hésité à emprunter les chemins les moins fréquentés - donc les moins rentables : le livre d’artiste (ou livre de graveur) que les galeristes sont peu enclins à déployer, page après page, devant les clients pressés ; ou ces longues frises peintes, absolument impossibles à encadrer ; ou encore le monotype, cette estampe à un seul exemplaire, qui combine crayon et acrylique, avec toutes les techniques de la gravure que Bougie n’a cessé de raffiner au contact des maîtres imprimeurs qu’il a fréquentés assidûment depuis 1978 tant à Paris qu’à Montréal.

 

C’est d’ailleurs par l’observation des gestes de ces maîtres artisans dans les grands ateliers parisiens comme Lacourière-Frélaut (aujourd’hui fermé), René Tazé ou Champfleury que Bougie a acquis une extraordinaire aisance dans les techniques de l’eau-forte et de la taille-douce, et surtout un profond respect pour le travail en atelier et le savoir-faire irremplaçable des artisans de l’imprimé. D’où son choix, qu’il explique en entrevue au Devoir, de travailler en complicité avec des imprimeurs, des typographes et des relieurs, plutôt que de tout faire lui-même, quand vient le temps de réaliser un livre d’artiste.

 

Des livres d’artiste, Bougie en a publié 11 depuis 1983, qui sont tous exposés dans la belle salle Gilles-Hocquart du Centre d’archives de Montréal. Depuis le premier, Le prince sans rire, sur un texte de Michaël La Chance, jusqu’au dernier-né, pas encore tout à fait complété, Ainsi fait, sur un poème de son ami et compagnon d’atelier François-Xavier Marange, peintre et maître imprimeur décédé en octobre de l’année dernière. Bougie l’avait « enlevé » à l’atelier Lacourière-Frélaut à Paris en 1983 pour l’aider à mettre sur pied avec d’autres graveurs l’Atelier circulaire à Montréal.

 

Dialogue constant

 

Le design sobre et lumineux et l’accrochage ingénieux de l’exposition permettent au visiteur de goûter chacun des textes et des gravures de ces albums de grand format, dont le tirage moyen avoisine la quarantaine d’exemplaires chacun. Les textes poétiques signés Michaël La Chance, Michel van Schendel, Michel Butor ou Geneviève Letarte sont tous des textes inédits, élaborés en dialogue constant avec le graveur, pour qui il ne s’agit jamais d’« illustrer » un texte, mais de rendre l’esprit qui a guidé le cheminement vers l’oeuvre commune.

 

Parfois, explique Bougie, c’est le texte qui donne l’impulsion au livre, parfois l’image, mais écrivain et artiste travaillent toujours en étroite collaboration, rejoints très tôt dans ce processus par le typographe et l’imprimeur.

 

Musée intime

 

Le lecteur peut, lui, parcourir l’oeuvre comme un musée intime, selon son rythme, en tirant plaisir de chacun des composants de l’ouvrage : la texture du papier, la mise en pages, la typographie, l’habillage, la reliure et, bien sûr, le grain des gravures, les nuances de noir des encres teintées d’un peu de bleu ou de rouge, sans oublier l’iconographie singulière du graveur.

 

Comme le souligne le commissaire de l’exposition, Claude Morissette, on retrouve dans l’iconographie de Bougie, un des précurseurs du renouveau de la figuration québécoise dans les années 1980, « des êtres en état de déséquilibre, en état de retrait, de chute, d’apesanteur, mais aussi d’écrasement ». Un climat grave, sombre, énigmatique, où des corps en mutation, isolés, mais assez près pour se toucher, semblent voguer à des années-lumière l’un de l’autre. Ici non plus, Bougie n’a pas choisi la voie facile d’une imagerie immédiatement séduisante.

 

Mais qu’importe, puisque ce travailleur acharné est demeuré lui-même, sans concessions, artiste virtuose et réfléchi. Prix de la Fondation Monique et Robert Parizeau en 2005 pour sa contribution exceptionnelle à la gravure et au livre d’artiste québécois, Louis-Pierre Bougie a fait évoluer les techniques traditionnelles de la gravure vers de nouveaux territoires. Son prochain projet, confie-t-il au Devoir, sera un bestiaire à l’acrylique de plusieurs mètres de long, « compliqué comme moi ». Et il aimerait peut-être travailler avec le numérique, lui qui dispose - enfin ! - d’un site Internet (louispierrebougie.com).

 

 

Collaborateur

1 commentaire
  • Danielle Pilote - Abonné 21 septembre 2013 13 h 01

    Finalement.

    Une reconnaissance de l'un de nos grands artistes en art visuel.

    Comme plusieurs autres, il a toujours voulu se tenir à l'écart du trop commercial.

    Il semblerait que sa tenacité a porté fruit.

    Bravo Louis-Pierre et bravo pour l'article.

    Jean-Jacques Thibault, Trois-Rivières.