Littérature québécoise - Joueurs d’ogres

Chez Leméac, Audrée Wilhelmy met son écriture au service d’un imaginaire très personnel.
Photo: Photo 2points Chez Leméac, Audrée Wilhelmy met son écriture au service d’un imaginaire très personnel.

Des lieux sans nom, posés comme des pierres polies sur des univers déconnectés, au coeur d’époques indistinctes. Cette veine-là, hormis quelques notables exceptions - on pense à La petite fille qui aimait trop les allumettes -, n’est peut-être pas la plus intéressante de la littérature québécoise.

 

C’est le genre d’atmosphère et de décors que l’on rencontre dans Les sangs, le second titre d’Audrée Wilhelmy. Sept portraits de femmes fascinées, jusqu’à la mort, par leur désir de plaire à un homme, Féléor Barthélémy Rü, une sorte de Barbe-Bleue qui les manipule avec leur consentement et les regarde mourir les unes après les autres dans son Manoir au coeur de la Pourvoirie.

 

Mercredi, adolescente troublée par ses lectures de Sade. Constance, qui note ses observations en vue de pondre un « traité de botanique érotique ». Abigaëlle, petite danseuse aux pieds meurtris. Frida, « imposante et émotive ». Et Phélie, choisie pour « ses prédispositions érotiques claires et assumées ». Puis Lottä et Marie. Toutes « enterrées dans le jardin ou en poussière dans des boîtes décorées ».

 

Chacune d’entre elles tient son journal - outre Féléor, qui nous offre chaque fois son point de vue. Et toutes avancent avec calme et lucidité à la rencontre de leur propre mort dans ce roman du regard, où les miroirs - y compris ceux de l’écriture - jouent un rôle de premier plan. Elles veulent voir, être vues, exposer leur jeune corps et leur âme torturée à l’« Ogre », trop riche pour qu’on l’inquiète en raison de ses crimes.

 

Si Les sangs prend appui sur une même sensualité quasi animale, chargée de violence, le roman apparaît dans l’ensemble moins réussi qu’Oss (Leméac, 2011), qui était plus court, plus « rond », moins fabriqué, où les mêmes motifs de désir, de folie et de meurtre éclataient en silence et s’entremêlaient, dirait-on, plus librement et avec plus de portée. Mais l’écriture indéniablement forte d’Audrée Wilhelmy est au service d’un imaginaire très personnel.

 

Chasse au père

 

Même cruauté - des chairs et des sentiments - dans le premier roman de David Clerson, Frères. Dans un univers qui semble tout entier soumis à l’océan, aussi gris que le ciel mais qui leur apporte tout, deux frères adolescents, « nés le même jour » avec des malformations aux bras, maudissent le « chien de père » qui les a abandonnés, figure d’ogre inconnu et inaccessible.

 

Tournant le dos à leur mère « qui n’en finissait plus de mourir », ils décident un jour de se construire un radeau de fortune et d’affronter l’horizon infini de la mer, avec l’intention de retrouver leur géniteur, le coupable tout désigné de la faute originelle.

 

Après des jours à dériver, l’aîné se retrouvera tout seul, recueilli par une famille de paysans ronds et cruels qui, en le voyant vêtu d’une peau de chien, le prennent littéralement pour un animal. « Le monde est mauvais », lui avait pourtant dit sa mère.

 

Suivra une drôle de quête aveugle, difficile à saisir pour le lecteur, où l’homme portera tant bien que mal sa rage et son désespoir au bout de ses « bras d’avorton ». Un mélange de fuite en avant, de désir de vengeance, de chasse au père et de retour aux premiers rivages.

 

Sous l’étrangeté baroque, la régression animale et les mutilations, on devine aussi dans Frères l’influence de Gaétan Soucy. Une histoire d’errance un peu lourde dont l’exotisme semble trop fabriqué.

 

 

Collaborateur