Richard Ford, ou l’autre face du rêve américain

Le 3 septembre dernier, Robert Ford recevait à Deauville, en France, le prix Lucien Barrière pour son Canada.
Photo: Agence France-Presse (photo) Charly Triballeau Le 3 septembre dernier, Robert Ford recevait à Deauville, en France, le prix Lucien Barrière pour son Canada.

Les lecteurs de ces pages n’ont certes pas raté le portrait de Richard Ford paru dans Le Devoir. En plus d’être un des écrivains phares de l’heure, il n’esquive aucune question et se dévoile dans les entretiens qu’il accorde. Il y a chez lui une franchise désarmante, une absence de pose. Il ne cherche pas à plaire à tout prix. Il ne se gêne pas pour répéter qu’il pourrait cesser d’écrire, que la paternité ne lui a jamais paru une option de vie souhaitable.

 

Pourtant, le narrateur de Canada est un adolescent de quinze ans qui nous apprend d’entrée que ses parents ont commis un hold-up et que, par la suite, des meurtres ont été commis, dont il a eu connaissance. Le lecteur est ainsi appâté. Le jeune Dell a une soeur jumelle, plus délurée que lui. Et surtout des parents.

 

Son père, Bev, est né en Alabama et a fait carrière dans l’aviation militaire, semant la terreur dans la population civile, sans trop se poser de questions. Ayant dû quitter le service à la suite d’actions équivoques, il vivote dans une petite ville du Montana, augmentant ses revenus en se livrant à un trafic illicite de quartiers de boeuf. À la suite d’une maladresse, il se voit acculé à l’obligation de trouver rapidement la somme que lui réclament ses fournisseurs devenus menaçants.

 

La solution, un hold-up qui, évidemment, sera vite élucidé. Bev est un être inculte, bravache, si l’on veut, mais généreux dans son genre. Sa femme, plus intelligente, plus réservée, se laisse pourtant convaincre de participer à une opération pour le moins hasardeuse et dont elle voit le saugrenu.

 

Le couple est incarcéré. Dell ne verra sa mère qu’une seule fois. Elle se suicidera derrière les barreaux. Alors que sa soeur décide de fuguer, Dell est pris en charge par une amie de la famille qui l’emmène dans un coin perdu de la Saskatchewan où il sera confié à Arthur Remlinger, homme d’une inquiétante violence et auteur des meurtres dont Dell nous a informés dès le début du récit.

 

Le narrateur est un universitaire qui prendra bientôt sa retraite. À l’élève qui conteste l’utilité des enseignements que l’on peut tirer de l’expérience des autres, Dell, qui a maintenant soixante-dix ans, réplique : « Est-ce que tout doit tourner autour de votre nombril ? N’êtes-vous pas capable de vous projeter hors de vous-même ? D’endosser la vie d’un autre pour en faire votre profit ? » Déjà, à 15 ans, Dell vit (ou survit) par les autres.

 

Il n’est pas le moins du monde un contestataire. Il se laisse ballotter par les événements, accepte sans enthousiasme les diktats d’Arthur Remlinger, mais ne songe pas à s’enfuir. Il observe la violence, assiste à un double assassinat sans trop laisser voir son désaccord.

 

Poste d’observation

 

Dans ce roman, le Canada apparaît comme un lieu sécuritaire et peu exaltant d’où on peut observer les États-Unis, pays de violence et d’inhumanité. Dell ne veut pas retourner au pays natal, car, dit-il, « je n’ai pas eu le temps d’être formé à l’américanité ». Est-il Canadien pour autant ? Ne serait-il pas plutôt cet « étranger » à tout, autour duquel se déploie une vie à laquelle il ne participe que du bout des lèvres ? Le suicide de sa mère, l’abandon par son père, les longues années pendant lesquelles il ne sait rien de ce qui arrive d’une soeur jumelle, rien de tout cela n’est évoqué sur un ton proche du regret.

 

L’auteur se contente, et avec quelle maestria, de peindre une scène, une situation. Et, surtout de donner une image sans concession d’une civilisation aux prises avec la brutalité la plus inouïe. Tout cela sans moralisme, sans apitoiement, sans accusation. Plutôt que de se révolter, Dell, qui voudrait tant aller à l’école, accepte d’accomplir les tâches les moins intéressantes que lui confie ce faux protecteur qu’est Arthur Remlinger. Son innocence, il ne la perdra que petit à petit.

 

Le lecteur n’apprendra qu’à la troisième et dernière partie du roman que Dell s’en est sorti. De toute évidence, une oeuvre majeure qu’il faut lire et relire.

 

 

Collaborateur