Littérature québécoise - Face à face

Jérôme Borromée est le premier roman de Guillaume Bourque
Photo: Frédérick Duchesne Jérôme Borromée est le premier roman de Guillaume Bourque

Jérôme Borromée n’est pas le personnage le plus sympathique de la littérature québécoise.

 

Fonctionnaire au ministère de la Défense qui gagne bien sa vie, lourd de son propre ennui, de tout l’alcool qu’il ingurgite pour s’anesthésier au quotidien et de ses fantasmes refoulés de gloire littéraire, le trentenaire du Plateau Mont-Royal se penche sur ses propres ruines. Et ce qu’il aperçoit n’est pas reluisant.

 

Ses amis sont devenus d’anciens amis. Ses rêves se conjuguent au passé. Il se rejoue le film de sa jeunesse de petit « dur à cuire de Boucherville », dans la banlieue sud de l’île, auprès d’un père « vaguement homosexuel », se rappelant ses propres « petits jeux de tapette » plutôt poussés depuis l’enfance.

 

En une dizaine de chapitres qui pourraient se lire comme autant d’histoires autonomes consacrées chacune à un ami plus ou moins perdu de vue, trahi ou disparu, le protagoniste et narrateur de Jérôme Borromée, le premier roman de Guillaume Bourque, un Montréalais né en 1980, se met tout nu devant le miroir et ne se reconnaît pas. Les échecs s’accumulent et leur somme est dévastatrice.

 

Un face à face avec lui-même servi par une narration au « tu » - seul véritable artifice de l’écriture de Guillaume Bourque -, sans doute plus à même de prendre la mesure du grand écart entre son passé, les aspirations de son ego démesuré (notamment celle de « devenir un prodige du cinéma »), et la triste ampleur du petit personnage auquel il ressemble aujourd’hui.

 

Quelqu’un qui mène une « vie de troisième choix », devenu simplement ce qu’il s’est « laissé devenir ». Et rien de plus. L’heure de la désillusion a sonné : « Aujourd’hui, tu sais très bien que l’Histoire s’intéressa autant à toi que toi à Pierre Tremblay, un plombier de Saint-Hilaire qui peint des toiles à numéros pour ne plus penser à boire. »

 

Borromée opère la dissection à froid : les amis d’adolescence trahis, son frère qu’il ne voit plus, une cinéaste célèbre utilisée sans vergogne, le spectacle désolant, annonciateur en un sens de sa propre déchéance, qu’est la maladie d’un de ses professeurs à l’université - passage peut-être le plus fort du roman.

 

De réminiscence en anecdote, c’est une litanie d’échecs et de regrets qui se fait entendre. Un solo amer devant le temps qui passe et qui déforme tout. Apparaît aussi en filigrane, d’un chapitre à l’autre, une quête angoissée quant à son identité sexuelle, tandis qu’il lui faudra bientôt, on le sent, se demander s’il souhaite devenir père à son tour.

 

Roman sombre, à la tonalité un peu amorphe et distanciée, roman de la crise de la trentaine, de l’arrogance qui s’effrite et de la solitude profonde (même et peut-être surtout en couple), Jérôme Borromée finit par nous distiller un peu de l’ennui dont il se nourrit. Malgré le ton désabusé, un rien cynique, on y lit aussi, c’est manifeste, une vraie souffrance liée à la perte.

 

 

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