William S. Messier, maître brasseur

En mission pour « démontréaliser » la littérature, Messier a brassé un livre de campagne, avec coyotes, voleur de viande, ouvriers agricoles payés au noir et descendant d’esclave maître du banjo.
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir En mission pour « démontréaliser » la littérature, Messier a brassé un livre de campagne, avec coyotes, voleur de viande, ouvriers agricoles payés au noir et descendant d’esclave maître du banjo.

 

Quelque part entre le canton de Bedford et Saint-Armand, en Estrie, tout au bout du rang Dutch, se trouvent « le noyau des forces de la vie » et l’épicentre de Dixie, le deuxième roman de William S. Messier.

 

« À cet endroit précis, entre les pierres tombales anonymes, les cocottes résineuses et des centaines de niques à guêpes, émanent toutes les puissances du monde. Jusqu’ici, à travers strate après strate de matière et de courants d’air, se déversent les maux et les remords du temps. »

 

Après des nouvelles (Townships, 2009), puis un premier roman (Épique, 2010), on peut dire que d’un livre à l’autre, l’entreprise de l’auteur né à Cowansville en 1984 se précise. Il l’écrivait dans Épique : « Des récits insoupçonnés se cachent parmi nous. Il s’agit de les extraire du sol et de les polir quelque peu pour qu’ils deviennent des diamants indigènes. »

 

L’écrivain fouille une fois de plus le sol de son imaginaire personnel et familial, fort de sa fascination pour la frontière et de son penchant marqué pour la poésie de cour à scrap et la langue vernaculaire.

 

Occupation double

 

« Cette volonté d’habiter la région à travers la fiction, voire de me l’approprier, je vois ça un peu comme une occupation, au sens militaire, confie William S. Messier en entrevue. Un désir de rendre possible une sorte de continuité, même symboliquement, entre la culture du sud des États-Unis et la région de Brome-Missisquoi. Je retourne souvent en Estrie, mais l’éloignement fait en sorte que je n’ai pas le choix d’approcher la région à travers la fiction. »

 

Une distance, bien entendu, qui conduit à une distorsion avec laquelle l’écrivain reconnaît s’amuser. « Sinon, je ne ferais que des dépliants touristiques. »

 

« La frontière hante les gens comme un oeil tout-puissant. » Ce lieu magnétique, chargé de symboles qu’il aime bien malmener, l’écrivain le peuple d’une faune bigarrée. On y aperçoit les fantômes du passé régional, des esprits damnés, des ouvriers agricoles payés au noir, un voleur de viande, un évadé de prison, un descendant d’esclave maître de banjo « aussi noir qu’une nuit de janvier », un coyote, des Armandois, des « faiseux de trouble en tout genre » et quelques « petits counes ».

 

Gervais Huot, sept ans, est le principal protagoniste de Dixie. Le gamin souffre de cataplexie, une maladie rare qui le paralyse et altère sa conscience à la moindre émotion un peu trop forte. Il peut ainsi s’évanouir au passage d’un groupe de moissonneuses-batteuses sur lesquelles sont grimpés quelques gamins du voisinage qui lui font des pieds de nez.

 

Après qu’un bulldozer a rasé la butte derrière la maison des Huot, le petit Gervais, « muséologue » patenté, fait une découverte majeure : « Un banjo à cinq cordes dont les deux seules qui ne sont pas pétées frisent autour des clés et du pont comme les plus monstrueuses fardoches. » L’instrument de musique devient une ancre pour le gamin, « son arme devant l’angoisse du quotidien ». Il en aura besoin. Pour se protéger des coyotes, d’abord, et surtout parce qu’un prisonnier américain est en cavale depuis quelques jours, activement recherché par tout le monde des deux côtés de la frontière.

 

Sur le rang Dutch, si proche des « lignes » (comme on dit), tout le monde sait que la frontière est une passoire. Surtout pour les chevreuils, les jobeurs et la contrebande.

 

Aboutissement d’une obsession

 

« Dixie, c’est en quelque sorte pour moi l’aboutissement d’une obsession », poursuit William S. Messier. « J’ai toujours eu tendance, reconnaît-il, à voir la culture populaire et le vernaculaire comme une sorte de parasite qui vient un peu salir ce que le discours officiel voudrait laisser propre et tout lisse. Ce que j’aime aussi, en parallèle, c’est cette idée de créer une espèce de culture d’initiés. Et qu’elle soit réelle ou non, ça m’importe peu. C’est davantage l’idée de la créer et de la poser comme telle dans la fiction. Et de mettre le lecteur au défi de se plonger dans cette culture-là. »

 

D’où son recours à des termes qui vont venir, ici et là, « tirailler l’écriture ». C’est avant tout cette délicate tension entre l’oral et l’écrit qui l’allume. « En plus, comme dans toutes les régions frontalières, il y a une sorte de porosité qui permet ce jeu. »

 

La présence de l’alcool frelaté, qu’on appelle moonshine dans la tradition populaire des Appalaches, du Kentucky au Maine, en passant, bien sûr, par les Cantons de l’Est, agit comme une sorte de leitmotiv dans le roman. La recette du procédé de vieillissement du moonshine en baril de chêne dans Dixie fait une demi-page et est à se rouler par terre : un t-shirt de Black Sabbath, une tasse de pinottes BBQ, des cennes noires et des vis galvanisées, un morceau de pneu de pick-up, « une roche de la grosseur de la tête d’un bébé ». Et on en passe.

 

Comme pour l’équilibre fragile qui existe entre l’oral et l’écrit dans son écriture, tout est affaire de dosage.

 

Moonshiner littéraire

 

Au fond, lorsqu’on y pense, William S. Messier ne fait rien d’autre que de fabriquer son propre moonshine. Mais littéraire celui-là. Né d’un grand brassage d’influences littéraires et historiques, aromatisées de québécismes et d’un soupçon de réalisme magique. « J’avoue que je n’avais pas vraiment pensé à ça, reconnaît William S. Messier en riant. J’espère seulement qu’il n’est pas trop infect. »

 

On a rapproché son travail de l’« École de la tchén’ssaw » (on parle aussi de « néoterroir » ou de « régionalité »), un cercle de jeunes écrivains contemporains dont l’oeuvre se caractérise « par une présence forte de la forêt, la représentation de la masculinité, le refus de l’idéalisation et une langue marquée par l’oralité », selon les mots de Benoît Melançon, qui, le premier, a fait publiquement le rapprochement. Une « démontréalisation »de la littérature québécoise, une volonté d’occuper tout le territoire, opérée par une faune paradoxalement très montréalaise (voire uqamienne) : William S. Messier, Samuel Archibald ou Raymond Bock.

 

Un mouvement littéraire sans doute aussi lâche que les lacets de leurs bottes à caps, bien sûr. Mais l’idée fait sourire.

 

Or, il existe bel et bien, croit William S. Messier, une communauté d’écrivains qui se lisent les uns les autres, échangent et… jouent même ensemble à la balle molle. « Jamais je n’aurais cru être un jour à ce point entouré d’écrivains, de gens qui ont publié et qui participent activement à la littérature contemporaine », s’étonne-t-il. Un phénomène qui n’est pas inédit, mais il est vrai que ça ne s’était pas vu depuis longtemps dans le paysage littéraire québécois.

 

Après 10 ans à Montréal, William S. Messier commence à se sentir de plus en plus loin de la culture populaire de sa région natale, des emplois d’été de jobeur et de la vie du monde ordinaire, pour continuer sur cette voie littéraire. « Je me sens de moins en moins autorisé à en parler, croit-il. Et Dixie est pour moi en quelque sorte, du moins jusqu’à nouvel ordre, un dernier tour de piste de cet univers. »

 


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