Un portrait de Richard Ford - Père angulaire

Il y a cinq ans, Richard Ford disait qu’avoir perdu celle de son père l’empêchait d’écrire un livre sur lui. Aujourd’hui, il dit autre chose.
Photo: La Presse canadienne (photo) Pat Wellenbach Il y a cinq ans, Richard Ford disait qu’avoir perdu celle de son père l’empêchait d’écrire un livre sur lui. Aujourd’hui, il dit autre chose.

Si c’est lui qui le dit, c’est que c’est faux. Lui : Richard Ford, 69 ans, en faisant dix de moins, grand, mince, les yeux clairs, parfois pris dans des lueurs orageuses, rempli d’une menace élégante et courtoise. Comme sa mère avait du sang indien, on pourrait dire que des Apaches vivent dans ces lueurs, dans la discrète sauvagerie de l’écrivain habitant le Maine, celui qui a donné vie aux revenants de la middle class, haute ou basse, à des gens qui racontent leur vie comme s’ils avaient survécu à tout ce qui les a détruits. Mais ce serait un cliché ou, pire encore, une formule. Or, Richard Ford écrit aussi des romans pour interdire à toute vie de se sauver par le « style » ou l’explication bouclée : « Il est dommage qu’il existe un mot tel que “style”. C’est une approximation que je préfère ne pas utiliser. De même, le mot “voix”. On dit que les écrivains doivent trouver une “voix”. Mais qu’est-ce que ça veut dire ? »

 

Il y a cinq ans, il nous disait qu’avoir perdu celle de son père l’empêchait d’écrire un livre sur lui. Aujourd’hui, il dit autre chose : « Ne pas entendre cette voix, c’est peut-être ce qui pousse à écrire ? » Dans Canada, son nouveau roman, une femme dit : « Dans ce monde, il y a deux sortes de gens. Oui, enfin, il y en a de toutes sortes. Mais au moins deux : ceux qui comprennent qu’on ne sait jamais ; et puis ceux qui pensent qu’on sait toujours. Moi, j’appartiens au premier groupe. » Richard Ford également. Il écrit parce qu’on ne sait jamais à quoi ressemblent les voix qu’on a perdues.

 

Bien sûr, il y a des écrivains qu’il aime : son ami mort Raymond Carver, qui le présenta en 1987 à son éditeur français, James Salter, Tom Franklin. Il relit les textes d’Emerson, la Vie de Samuel Johnson, classique anglais de James Boswell : « Il est si sentencieux qu’on se souvient de tout et j’aime me souvenir de tout. » Donc, il aime quand même le « style ». Mais pas celui de Fitzgerald quand il dit que l’Amérique est le pays où il n’y a pas de seconde chance - même si ses propres romans ont tendance à montrer que la première a peu existé. Fitzgerald ? « Il était tout le temps ivre, il ne savait pas ce qu’il disait : c’est le genre de phrases sonnantes qu’on cherche à dire lorsqu’on est “sur le chemin de la vérité”. Manque d’humilité. Lui et Hemingway, c’étaient des rock stars. Propres à finir sur des mugs. Mais ils ont écrit parmi les meilleures nouvelles qui soient. » Il sourit un peu. Tout ce qui est dit ne mérite pas d’être cru. Il y a longtemps, il a aimé Saul Bellow : « Quand j’étais jeune, je voulais écrire des livres et des phrases intelligentes, comme lui. Il est instinctivement intelligent. » Les livres de Ford ont une intelligence plus lente, ils prennent leur temps avec les désillusions et les incertitudes de la vie. Ils les explorent. Ils font pression dessus, patiemment, comme sur un furoncle jamais tout à fait mûr.

 

Inspiration du père

 

Canada est l’aventure d’un adolescent de 16 ans, Dell, dont les parents font un hold-up foireux pour rembourser des dettes. Le père travaille dans la US Air Force, comme naguère le père de la femme de Ford. La comparaison s’arrête là. Le premier est assez doux, bon gars, et il organise un trafic de viande. Le second ne trafiquait pas, mais il était « très dur, un coeur froid ». La famille de Dell habite le Montana, à Rock Springs, un lieu où l’auteur a vécu et qu’il a déjà réinventé dans de précédents livres. La banque attaquée est dans un trou du Dakota du Nord. Les parents sont arrêtés sous le nez de leurs enfants : longue et formidable scène, du point de vue de Dell. Ils meurent en prison, vite. Pour échapper à l’orphelinat, la soeur de Dell fugue et lui, file au Canada. Le voilà chez un propriétaire d’hôtel de passe, pour qui il travaille. Ce propriétaire pourrait devenir une sorte de nouveau père : c’est un type plein de mystère. Mais c’est aussi un monstre. Canada est un roman d’apprentissage rétrospectif. Il flotte aux confins indéterminés d’un deuil impossible et d’un avenir possible.

 

Il est raconté par l’apprenti devenu vieux, universitaire, comme Ford l’a été. Dell dit : « Plus je retarderai le moment de caractériser mon père comme un criminel né, plus exacte sera cette histoire. » C’est le genre de phrases qui résume un art romanesque.

 

L’histoire a lieu en 1960. C’est l’année où le père de Richard Ford, représentant de commerce, meurt brutalement. Son fils unique a 16 ans, comme Dell. Dans les textes de Ford, il arrive souvent des choses en 1960 à des gamins de 16 ans. Dans Ma mère, publié sept ans après la mort de la sienne, il écrit que, le jour où mourut son père, « elle se désintéressa de la vie […]. Elle était veuve. Elle avait 50 ans. Un fils qui semblait sur le bon chemin, mais qui risquait de mal tourner si elle ne prenait pas soin de lui ». Il est un peu passé par la case justice. Il s’en est sorti. Sur cette période, il a écrit : « Beaucoup de temps a passé depuis lors et je me suis rappelé bien des choses dont je ne parle pas aujourd’hui. J’ai essayé d’inclure tous ces souvenirs dans mes romans. J’ai écrit tout cela et je l’ai oublié. »

 

Dans Canada, il est beaucoup question de la voiture du père de Dell. Elle apparaît, disparaît. Dell aime être dedans. C’est là qu’il trouvera le fric laissé par les parents. Le père de Richard Ford emmenait son fils dans ses tournées. Ford ne l’a pas écrit, donc il ne l’a pas oublié. Il déroule la liste des voitures qu’il a connues : « Mon père a eu en 1945 une Ford Cooper marron deux portes. En 1947, une Mercury noire quatre portes. En 1953, une Chrysler Newport deux portes. En 1958, une Oldsmobile Super 88 rose et grise, jusqu’à sa mort. Il voulait acheter une Dodge, elle apparaît dans le livre. En 1962, ma mère a acheté une Chrysler Newport noire, elle aimait le noir et elle me l’a donnée. » Aujourd’hui, sa femme a une Volvo et lui, une Chevrolet Silverado.

 

Les enfants ennuyeux

 

Ils n’ont pas d’enfants, une espèce inachevée qu’il n’aime pas : « Je les trouve ennuyeux. Il y a quelque chose de bizarre à leur donner plus d’importance qu’ils n’en ont. D’ailleurs, ceux de mes amis n’entrent pas chez moi. » Ennuyeux, les enfants ? Et Huck Finn ? Et David Copperfield ? « Ils ressentent la vie en adultes. Leurs vies ont des conséquences. Or, la plupart des vies d’enfants n’en ont pas. » Pourquoi les Américains les ont-ils mis au centre de leurs dîners, de leurs activités ? « Parce qu’ils sont furieux et malheureux de leurs vies misérables. Les enfants sont les seules choses qu’ils puissent encore idéaliser. » Ford dit cela avec un certain sourire. Il y a toujours quelque plaisir à dire des êtres sacrés plus de mal qu’il ne faut.

 

Enfant, il aimait beaucoup son père. Quand celui-ci est mort, il n’a pas pleuré : « J’ai pensé : “Tu es très triste, pourquoi tu ne pleures pas ?” Puis je me suis demandé : “C’est quoi, pour toi, la nature du chagrin ? As-tu une réponse ? Non.” Finalement, cette mort, c’était ma liberté. »

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