Une histoire de guerre et d’amour

La fiction se nourrit fréquemment des résidus de l’histoire. Il y a des couches et des couches de sédiments endormis qui attendent qu’on en fasse quelque chose. Les romans historiques se ramassent d’ailleurs à la pelle, depuis quelques années, même s’ils laissent le plus souvent l’amateur de littérature sur sa faim. Heureusement, certains romans, plus rares, s’inspirent de l’histoire sans céder à la facilité, soucieux d’explorer à la fois le langage et le temps.

 

L’étonnant premier titre de Louis Carmain, né à Québec en 1983, Guano, est de cette seconde catégorie. Prenant prétexte des dettes du Pérou - dettes que la jeune république sud-américaine refusait d’honorer tant que l’Espagne ne reconnaîtrait pas son indépendance -, la couronne espagnole met sur pied une expédition « scientifique », partie de Cadix en 1862, constituée d’une flotte de quatre navires bien armés. Une situation qui ne pouvait que dégénérer.

 

Mais derrière ce décor historique se joue une autre tourmente.

 

Au cours d’une escale à Callao (petite ville portuaire à un jet de pierre de Lima, la capitale), Simón Cristiano Claro, lieutenant de marine et « plumitif attitré du navire », fait la rencontre de Montse, fille d’un riche propriétaire terrien. Jolie femme dans la trentaine, vieille fille, « le temps lui mordait le visage, la pinçait aux commissures des lèvres, lui étranglait le cou ». Mais il y avait plus : « Il y avait un peu de jungle dans ses yeux. »

 

Un personnage qui représente bien l’inévitable passage du temps, la fin annoncée des empires, tous les naufrages à venir. La gouvernante de Montse la décrypte pour lui : « Vous savez, Mademoiselle est toujours quelque part, jamais ici. Même debout, elle a des rêves. »

 

Le courant circule, mais rien ne se passe entre eux. Il doit vite repartir, elle lui demande de lui écrire. Il en fait la promesse, mais est vite la proie d’un curieux blocage. « À la vérité, il se trouvait plus à l’aise dans ses idées de Montse que dans ses bras. » Deux silhouettes qui s’attirent, s’observent et se frôlent avant de retourner chacun à sa solitude et de se fondre dans l’oubli.

 

Entre-temps, les Espagnols ont mis la main sur les petites îles Chincha, trois cailloux riches en guano. Ces strates d’excréments d’oiseaux de mer, exportés à l’étranger à la tonne pour être utilisés comme engrais, représentaient l’équivalent d’une petite mine d’or pour les Péruviens. C’est la guerre.

 

Roman d’exception

 

Porté par une écriture poétique, souvent allusive, très maîtrisée, Guano témoigne d’une étonnante maturité. Portraitiste acide, Louis Carmain ne se prive pas d’insérer des touches d’humour - et le fait souvent aux dépens de ses personnages. Forte de ce côté bondissant et oblique de la narration, la filiation esthétique avec Échenoz, sur ce plan, revendiquée par l’éditeur, ne semble pas abusive.

 

On sent certes un léger essoufflement dans le dernier tiers, et Carmain semble s’y enliser un peu dans la description de batailles navales. Comme si la focalisation, d’abord attachée aux deux protagonistes, s’embrouillait imperceptiblement. Mais soyons justes : tant par son sujet que par son traitement, il s’agit d’un premier roman d’exception.

 

 

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