Poésie - Sur les pas de Carole Forget

« je marche vers/et dehors continuellement/désencombrée j’ignore/par quel regard repartir »
Photo: Agence France-Presse (photo) Thierry Zoccolan « je marche vers/et dehors continuellement/désencombrée j’ignore/par quel regard repartir »

Voyager déplace l’âme et le corps, trace de nouvelles lignes d’horizon dans la pensée. Chaque fois, la découverte de l’ailleurs met l’émotion au bord du gouffre, s’incruste dans notre aptitude à connaître la vie. Le sol ralentit sous mes pas, nous confie Carole Forget (que j’ai malencontreusement appelée Claire Forget dans ma présentation de la rentrée, ce dont je m’excuse vivement). Avec gravité, cette scarification de la mémoire, que les voyages inscrivent, dessine des pistes archéologiques afin d’éclairer ses propres paysages intérieurs.

 

Or, tout musée n’est peut-être rien d’autre qu’un lieu de perdition, un antre des ailleurs confondus qui ravivent « la chandelle de rembrandt » ; or, toute mémoire n’est peut-être rien d’autre qu’une salle parcourue sur la pointe des pieds afin que chaque visite (28 en tout dans le recueil) puisse rameuter l’émotion, car là, « nous sommes nombreux/à ne pas nous parler/à craindre/l’encombrement des couloirs/qui conduiraient à soi ».

 

La beauté certaine de ce recueil, outre une écriture d’une précision attentive, tient à cette écoute des soubresauts intérieurs que l’espace ménage à tout curieux de la vie même : « je marche vers/et dehors continuellement/désencombrée j’ignore/par quel regard repartir ». Et c’est bien cela qui est en jeu, ce furtif appel du dehors, peu importe qu’il provienne de Lisbonne, de Rome, de France ou des Antilles.

 

Car les bruits du monde varient selon les êtres de rencontres ou les aimés furtifs qui sont venus, sont repartis, ont marqué le corps et les sens, ont jeté leurs ombres creuses dans l’oeil de la passante. Cette disponibilité de la poète à s’égarer, à s’offrir au hasard, à porter au-delà de toute crainte sa curiosité, son envie de pénétrer les arcanes de la plus vive incertitude nous font entrer dans une poésie de l’étonnement aussi bien que d’une foi inébranlable dans le pouvoir extrême de l’imprévisible.

 

« Je suis une rescapée des images », dit-elle encore en une formule frappante qui souligne cet irrémissible saisissement qui nous façonne et nous déplace quand nous parcourons nos itinéraires personnels. « je suis inépuisable/à ce piège encore prise/à la même enjambée/séduite », car la poésie ressuscite l’imparable retour d’un bonheur, tout précaire qu’il soit, et qui s’appelle le plaisir d’être.

 

Je ne saurais trop vous dire à quel point je vous suggère de suivre ces pas-là, d’emprunter ce parcours qui nous renvoie à nous-mêmes, à ce qui se profile au détour de ces poèmes qui tiennent le pari d’un sujet, d’un soi, qui est, comme elle le reconnaît elle-même, inépuisable.

 

 

Collaborateur

À voir en vidéo