Le rendez-vous manqué

Dans Écoute la pluie, Michèle Lesbre raconte une histoire d’amour comme si elle nageait dans un fleuve à remous.
Photo: Agence France-Presse (photo) Étienne De Malglaive Dans Écoute la pluie, Michèle Lesbre raconte une histoire d’amour comme si elle nageait dans un fleuve à remous.

Être complètement dans l’amour : c’était l’expression de Duras, lorsqu’elle se souvenait de sa lointaine Asie des rizières, pays d’enfance perdu à 18 ans. Noyée à l’évocation des sensations maritimes, dans l’abandon de ne plus penser, à simplement dire des mots de bonheur, Duras traduisait l’innocence abrasée et le désir, innommable et immense, mélancolique jusqu’à la douleur. Elle se tenait en écriture au point délicieux où le temps s’effondre.

 

Écoute la pluie de Michèle Lesbre est de la même trempe. Oniromancienne, cette voyageuse intérieure dresse la faune des mots imaginaires. Ce troisième opus qu’édite Héliotrope, à Montréal, neuvième chez Sabine Wespieser, à Paris, quinzième tous éditeurs confondus, est l’un des plus beaux de Lesbre. Elle y raconte une histoire d’amour comme si elle nageait dans un fleuve à remous. Submergée, habile, puissante et fuyante.

 

Ouvrage perlé, ce récit envoûtant à la première personne est une fiction sans couture. La vie ordinaire et l’extraordinaire s’y rejoignent, dans un flux d’émotions créateur d’images, restituant les objets déclencheurs sous une jolie lumière. Comment aimer, sans renoncer à l’évasion ni se perdre ? Tel est le fil courant.

 

Corps à corps brusqué

 

Le récit commence par un fait divers dont la terrible réalité retient plusieurs écrivains dans des parutions récentes : un suicide dans le métro. Pour quel réveil brutal ce geste désespéré répand-il son drame ? Que faisait là la narratrice, perdue dans ses pensées, un jour comme les autres ? Dans le ciel, un orage éclate, et dans sa tête, une tempête. Secouée par des considérations grandiloquentes, elle fera un atterrissage d’urgence à sa vie présente. De délicats affleurements de mémoire chassent alors les miasmes de sa nuit blanche.

 

Il y avait quelqu’un, qui regardait les autres. Il a sauté sur les rails. Son corps déchiqueté demeure hallucinant. Et voilà que le quotidien mécanique est transformé, car la violence de l’accident a l’effet d’un traumatisme. La narratrice voudrait en savoir plus, pour que cesse la turbulence, mais au lieu de s’éclaircir, le mystère en soulève d’autres. Le temps n’est pas une trajectoire droite, prévisible ; il rebrousse parfois chemin.

 

Elle devait rejoindre son amant. L’accident du métro la retient, elle change de plan. Elle se souvient qu’il est photographe, auteur d’un trésor d’images. Mais aucune, lorsqu’elle les feuillette, ne correspond à ses souvenirs. Ils ont partagé des moments, pris des élans ensemble. Ils ont été disponibles l’un à l’autre. Pourtant, ils sont retombés dans leurs vies parallèles, pour mieux se manquer. Dans le flot de souvenirs, les ombres montent et, d’ailleurs, sur les photos d’une vie de couple, est-on jamais deux ?

 

Corps psychique partagé

 

Idéalisation ? Fabrication d’images ? Avec ses phrases méticuleuses, brèves et claires, Lesbre a trouvé un rythme épatant, qui dissout le danger d’épuiser le lecteur dans la pente mortifère. Le trou fait par le suicidé dans le tissu social ne se réparera pas davantage que l’amour oublié.

 

L’écrivaine montre, comme dans Sur le sable et Un lac immense et blanc, que tout corps, anonyme ou aimé, porte en soi un mystère résonant, métonymique, poreux, porteur d’une solitude qui se délivre un peu quand quelqu’un de sensible alentour fait acte de présence authentique.

 

Il est question de Trieste, de Venise, de Sienne, de Nantes et de Paris. Des photographies de Claude Batho. Il y a surtout une écriture déliée, telle ces « larmes versées en choeur, de corps rapprochés, de silences émus et profonds où les vies complices ne sont plus qu’un souffle, qu’un hoquet, une dérisoire et bouleversante tentative de résistance au vide ». L’amour se décline à juste distance, dans les zones troubles de la conscience. Juste murmuré.

 


Collaboratrice