Philosophies et religions - Réflexions sur les mutations de notre époque

Georges Leroux Collaboration spéciale
Nombreux sont les titres qui aborderont la compréhension de la révolution numérique, dont L’être et l’écran, Contre le colonialisme numérique, Qu’est-ce que le numérique?
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Nombreux sont les titres qui aborderont la compréhension de la révolution numérique, dont L’être et l’écran, Contre le colonialisme numérique, Qu’est-ce que le numérique?

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Comment comprendre la révolution numérique qui prend forme sous nos yeux ? Dans son nouvel essai (Qu’est-ce que le numérique ?, PUF), Milad Doueihi illustre la complexité de tous les dispositifs mis en jeu par cette nouvelle culture. L’avènement de la société numérique est aussi celui de la société des images. Stockées et modifiées, elles constituent un réservoir qui se pose en équilibre avec celui des textes. Régis Debray en parle comme d’une intoxication (Le stupéfiant image. De la grotte Chauvet au Centre Pompidou, Gallimard), mais il évoque surtout les effets sur la temporalité : les dieux meurent, non leurs figures, et ainsi du reste.

 

Cette réflexion trouve son complément dans l’essai philosophique de Stéphane Vial (L’être et l’écran, PUF). Si la révolution numérique est une véritable transformation, c’est qu’elle modifie les structures mêmes de la perception. Dans le même sens, et dans la foulée d’une oeuvre majeure consacrée au destin de l’image, Georges Didi-Huberman (Phalènes, Minuit) propose une réflexion sur l’apparition et la disparition. Notons également un essai de Roberto Casati (Contre le colonialisme numérique, Albin Michel), qui discute notamment de l’avenir du livre dans le contexte de la révolution cognitive.

 

La philosophie sociale se présente comme un domaine en mutation. On pourra lire le nouveau livre d’Axel Honneth (Ce que social veut dire, tome I : Le déchirement du social, Gallimard). La réflexion sur l’égalité bénéficie de la contribution de R. Wilkinson et K. Pickett (Pourquoi l’égalité est meilleure pour tous, Petits matins), qui montrent l’importance d’un travail sur l’égalité des conditions. Dans le même sens, un essai de Christophe Jaffrelot et Jules Naudet (Justifier l’ordre social, PUF) explique, à partir de l’exemple de la caste, comment s’opère la justification d’un ordre social inégalitaire. On lira l’essai très attendu d’Arjun Appadurai (Condition de l’homme global, Payot). Ce théoricien du postcolonialisme livre ici la suite de sa réflexion sur la violence dans la société mondialisée. Notons également le nouvel essai de Fabienne Brugère (Politique de l’individu, Seuil), réflexion sur les tensions entre les appartenances collectives et le narcissisme. Sur le même registre, un essai de l’économiste Frédéric Lordon (La société des affects, Seuil) sur la critique des prémisses de la société libérale. Andrea Cavalletti, un élève de Giorgio Agamben (Faire société. Ce que nous apportent les classes sociales, Climats), élabore une réflexion sur la discrimination, notamment sur l’intolérance face aux signes religieux.

 

Pierre-André Taguieff poursuit son combat contre le racisme, avec la publication d’un important outil de travail (Dictionnaire historique et critique du racisme, PUF), qui éclaire les débats et controverses contemporains, des modes de stigmatisation ordinaires jusqu’aux massacres de masse organisés. De Moishe Postone, on annonce un essai critique du capitalisme, pensé comme domination impersonnelle (Critique du fétiche capital. Le capitalisme, l’antisémitisme et la gauche, PUF). On lira avec intérêt la suite des cours de Michel Foucault au Collège de France (La société punitive, Seuil). Ce cours de 1973 annonce Surveiller et punir, paru en 1975, et retrace l’histoire des « tactiques fines de la sanction » dont il distingue quatre modalités : exiler, imposer un rachat, marquer, enfermer. Dans un essai historique et critique (L’enseignement de la torture, Seuil), Catherine Perret examine les raisons culturelles qui font aujourd’hui de la torture une technique de gouvernement des hommes de plus en plus admissible.

 

Anthropologie et religions

 

Parmi les oeuvres philosophiques majeures de notre temps, celle de Paul Ricoeur s’impose avec force. On annonce la parution d’un nouveau recueil de ses écrits et conférences (Anthropologie philosophique, Seuil). Sur le registre de la philosophie fondamentale, notons le livre de Jean Grondin (Du sens des choses, PUF), une réflexion sur la métaphysique. Xavier Pavie poursuit son travail sur la pensée comme exercice sur soi (Exercices spirituels, vol. 2, Belles Lettres). On lira également la suite des méditations de François Cheng (Méditations sur la mort, Albin Michel).

 

La réflexion sur la nature du religieux et la rencontre des monothéismes est à la source de plusieurs ouvrages. Dionigi Albera et Katell Berthelot (Dieu, une enquête. Le judaïsme, le christianisme et l’islam, Flammarion) proposent un état comparatif des lieux des connaissances sur les grands monothéismes. Sur le même registre, sous la direction de Cyrille Michon et Denis Moreau, un dictionnaire de théologie comparée (Dictionnaire des monothéismes, Seuil), présentant divergences et convergences fondamentales. Abdelwahad Meddeb et Benjamin Stora proposent une histoire multidisciplinaire du judaïsme et de l’islam (Histoire des relations entre les juifs et les musulmans, des origines à nos jours, Albin Michel). Martha Nussbaum (Les religions face à l’intolérance, Climats) apporte une contribution philosophique aux débats sur le multiculturalisme. Citons enfin le philosophe Michael Theunissen (Théologie négative du temps, Cerf).

 

Terminons avec deux livres majeurs, oeuvres de savants et penseurs chevronnés. Hubert Reeves poursuit sa réflexion sur les liens entre la représentation du monde et les problèmes écologiques (Là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve, Seuil). De son côté, Edward O. Wilson (La conquête sociale de la terre, Flammarion) revient sur le modèle darwinien pour approfondir sa lecture désillusionnée du lien social. Dans le contexte d’un désastre écologique appréhendé, comment renouveler notre compréhension de l’écologie ?

 

 

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