Commission parlementaire - Un débat crucial pour la survie des librairies indépendantes

Depuis cinq ans, seize librairies agréées ont fermé leurs portes au Québec. Ci-dessus, l'intérieur de la boutique L'Écume des jours, à Montréal.
Photo: Jacques Grenier - Le Devoir Depuis cinq ans, seize librairies agréées ont fermé leurs portes au Québec. Ci-dessus, l'intérieur de la boutique L'Écume des jours, à Montréal.

Le milieu du livre québécois est à la croisée des chemins. Et la commission parlementaire sur la réglementation du prix de vente des livres neufs, qui s’ouvrait lundi, pourrait bien indiquer dans quelle voie l’industrie s’engagera.

 

La majorité des intervenants qui ont défilé lundi après-midi défendent la mise en place d’une mesure législative qui limiterait à 10 % les rabais sur le prix des livres neufs, qu’ils soient imprimés ou numériques, et ce, pour une période temporaire de neuf mois.

 

Cette mesure a été proposée l’an dernier par la Table de concertation interprofessionnelle du milieu du livre, à laquelle siègent les trois associations entendues lundi à la commission, soit l’Association des bibliothèques publiques du Québec (ABPQ), l’Union des écrivaines et écrivains du Québec (UNEQ) et l’Association nationale des éditeurs de livres (ANEL), qui a bien résumé le contexte d’émergence et les enjeux de cette proposition.

 

« Il ne s’agit pas d’un prix unique, mais bien d’une réglementation limitant les rabais, soulignait Jean-François Bouchard, président de l’ANEL, qui représente l’essentiel du milieu de l’édition québécoise. Et il y a libéralisation complète des prix après le neuvième mois. »

 

« Pourquoi réglementer ainsi le prix des nouveautés ? » « Est-ce la bonne mesure à adopter ? », redemandaient, sous diverses formes, le ministre de la Culture, Maka Kotto, et les porte-parole des oppositions. Les réponses semblaient tenir de l’évidence pour la plupart des intervenants entendus lundi.

 

« Quand un film sort au cinéma, il ne sort pas en DVD en même temps, personne ne le conteste. Les mardis soirs à prix réduit, c’est nos 10 %, et les neuf mois, c’est la durée de vie d’un film au cinéma », a expliqué, par analogie, Sylvie Desrosiers, auteure et porte-parole de l’UNEQ, qui demande au gouvernement de faire ce « pas de plus » pour réitérer « sa foi dans la puissance du livre » à l’heure où le gouvernement fédéral vient de dépouiller l’écrivain de ses revenus par une série d’exceptions incluses dans la nouvelle loi sur le droit d’auteur.

 

« Jamais, dans l’histoire du livre, le milieu n’est allé chercher un tel consensus interprofessionnel [sur la nécessité de cette mesure], a affirmé M. Bouchard. C’est une mesure qui coûte zéro virgule zéro à l’État, dont la totalité du risque est assumée par le milieu. » Il juge le geste tout à fait réaliste dans le contexte québécois, qui compte déjà sur une législation unique (qui contraint les institutions publiques à acheter leurs livres à plein prix auprès des librairies agréées) et un système de mise en marché (l’office) qui assure la présence de la quasi-totalité des nouveautés dans la quasi-totalité des librairies.

 

« Cette mesure va empêcher une guerre de prix généralisée qui pourrait mettre en péril l’ensemble des librairies indépendantes », a pour sa part conclu Simon Tremblay-Pépin de l’Institut de recherche et d’information socioéconomique. Pour le reste, la réglementation n’aurait qu’un « impact minime » sur le prix des livres.

 

Librairies menacées

 

Car le point central de cette réglementation consiste à « stopper l’hémorragie » de la fermeture des librairies, que tous les organismes auditionnés lundi estiment garantes d’une saine diversité dans l’offre de titres. En cinq ans, seize librairies agréées ont fermé boutique au Québec, selon les chiffres de l’UNEQ.

 

« La vente de livres au rabais [dans les grandes surfaces] a dominé l’offre », a constaté Stéphane Legault de l’ABPQ, racontant comment la venue d’un Walmart à Lachute a entraîné la fermeture de la librairie, forçant les citoyens à parcourir un minimum de 26 km pour en trouver une (en Ontario !).

 

Or ces grandes surfaces, comme le rappelait l’UNEQ, ne tiennent que 300 des 30 0000 nouveautés trouvées annuellement dans les librairies. Une diversité menacée si les librairies poursuivent leur déclin.

 

« Ce sont elles qui prennent le risque de mettre en vitrine des artistes inconnus qui finiront peut-être sur les tablettes des grandes surfaces, plaide Sylvie Desrosiers de l’UNEQ. Nous ne sommes pas contre les grandes surfaces, nous sommes pour la plus grande visibilité possible dans le plus grand nombre de points de vente, que ce soit les grandes surfaces, les librairies, les pharmacies… »

 

Tous ces arguments ont toutefois perdu un peu de leur force quand Guillaume Déziel a pris le micro. L’éditeur de musique (l’homme derrière Misteur Valaire) venait témoigner de son expérience, l’industrie musicale ayant été la première à vivre la révolution numérique.

 

La mesure réclamée par le milieu ne fera que « retarder l’agonie des librairies », a-t-il dit, bien conscient de jouer un peu l’imposteur venu s’immiscer dans le débat d’un milieu qui n’est pas le sien. Il a comparé les libraires aux disquaires de sa jeunesse et a rappelé combien les habitudes de consommation glissent doucement et inexorablement vers le numérique…

 

Dans l’ensemble, les intervenants de cette première séance de la commission, qui se poursuit cette semaine, ont réaffirmé leur confiance dans la loi 51 sur le livre et appelé à un plus strict respect de la législation. On ne veut surtout pas rouvrir la loi au risque de la voir s’assouplir. On a aussi répété que la réglementation est une solution parmi d’autres. Et rappelé que c’est le statu quo - et non la réglementation - qui risque de mener à une hausse du prix des livres.

 

« Si on ne peut plus vendre nos livres dans des librairies indépendantes, notre seuil de rentabilité augmentera et nous serons obligés d’augmenter le prix des livres », a dit Louis-Frédéric Gaudet, de Lux éditeur et coprésident de l’ANEL.

 

La Coalition avenir Québec a profité de sa tribune pour s’opposer à toute réglementation du prix du livre.

21 commentaires
  • Pierre Labelle - Inscrit 20 août 2013 06 h 14

    David et ....

    Que la CAQ se range du côté de Goliath, cela ne me surprend aucunement, c'est le contraire qui m'aurais scier. La droite fait front commun et se fiche pas mal des dommages résultants de ce genre de décisions. Que les gros (Costco, Wall-Mart et autres) fassent perdre de l'argent au petit et qu'en final ce dernier ferme ses portes, cela la CAQ s'en fout royalement. Au nom de la libre entreprise tout est permit. Et que penser des consommateurs qui encourage ces procédés déloyaux en allant faire leurs achats dans ces grandes surfaces.... L'excuse sublime: "je sauve de l'argent", mon oeil, tu calcul à court terme, regarde plus loin que ton nez comme disait nos mères. Souviens-toi de l'arrivé des libres service au début des années 70, les consommateurs faisaient un détour pour sauver quelques sous sur leur gallon d'essence, pendant ce temps là les petites stations services fermaient leur porte une après l'autre. Pourtant ce sont elles qui souvent nous dépannaient 7 jours sur 7, essai aujourd'hui de te faire dépanner par un libre sevice..... Pourtant aujourd'hui ton essence la paye-tu moins cher? Non, tu la paye au delà du prix que tu devrais la payer, c'est la façon que ces grosses cies pétrolières ont trouvées pour te dire Merci. Et ne viens pas me dire que c'est à cause des taxes, les routes ne se construisent pas avec des scapulaires, tu veux avoir 2 puis 3 voitures dans ta cour.... La même calammité nous guette avec le livre, je suis un lecteur qui dévore en moyenne 2 à 3 livres par semaine. Bien sur que je m'approvisionne à la bibliothèque, avec ma petite pension de vieillesse je n'ai pas les moyens d'acheter autant d'ouvrage, cependant je suis conscient que si l'on ne freine pas rapidement l'appétit ogresse de ces gros, d'ici peu ce sont eux qui choisiront pour nous ce que l'on devra lire. Moi je leur dit, à eux comme à la CAQ: Non Merci.

  • François Desjardins - Inscrit 20 août 2013 07 h 15

    Pourtant il me semble que c'est évident!

    Je serais pour un prix unique avec la possibilité d'offrir des rabais réservée aux seules librairies indépendantes. De quelles protections les grandes surfaces ont-elles besoin côté livres? Auraient-elles à craindre que les librairies se mettent à vendre elles aussi du kethup, des pneus et de la soupe pour les concurrencer?

    Citation et commentaires :
    [...] Tous ces arguments ont toutefois perdu un peu de leur force quand Guillaume Déziel a pris le micro. L’éditeur de musique (l’homme derrière Misteur Valaire) venait témoigner de son expérience, l’industrie musicale ayant été la première à vivre la révolution numérique.
    La mesure réclamée par le milieu ne fera que « retarder l’agonie des librairies », a-t-il dit, bien conscient de jouer un peu l’imposteur venu dans le débat d’un milieu qui n’est pas le sien. [...]

    Peut-être bien s’immiscer oui mais c'est bien aussi ce que fait madame Desrosiers en comparant le livre au cinéma :

    [...] Quand un film sort au cinéma, il ne sort pas en DVD en même temps, personne ne le conteste. Les mardis soirs à prix réduit, c’est nos 10 %, et les neuf mois, c’est la durée de vie d’un film au cinéma », a expliqué, par analogie, Sylvie Desrosiers, auteure et porte-parole de l’UNEQ, [...]

    ...et je crois que deux domaines aussi différents que le monde du cinéma et du livre ne se comparent pas!

    [...] La Coalition avenir Québec a profité de sa tribune pour s’opposer à toute réglementation du prix du livre. […]

    La Coalition avenir Québec ici est égale à elle-même!.. et c'est pas égal très haut.

    • Christian Fleitz - Inscrit 20 août 2013 11 h 59

      excellente proposition....

  • Renaud Blais - Inscrit 20 août 2013 08 h 31

    Commission parlementaire bidon ?

    Je me demande si cette commission parlementaire a été conçue, comme celle sur la fluoration de l'eau, pour noyer le poisson et maintenir le status quo, ceci tout en "faisant semblant" de faire quelque chose...

    • Sylvain Auclair - Abonné 20 août 2013 10 h 21

      Y a une commission sur la fluoruration?

  • Laurent Deblois - Abonné 20 août 2013 09 h 40

    Pourquoi les grandes surfaces ?

    Pourquoi ne pas interdire la vente de livres aux grandes surfaces ? Ces ''pouffeurs de jobs et de liberté''. Walmart, Costco et autres Jean Coutu, peuvent survivre sans la vente des livres. À chacun son métier et les vaches sont bien gardés. Certains diront que cela est rétrograde, ça me semble mieux que l'ultra néolibéralisme à outrance.

    Laurent Deblois.
    Joliette.

    • Christian Fleitz - Inscrit 20 août 2013 12 h 01

      D'autres solutions sont possibles sans restreindre les approvisionnements des grandes surfaces....

  • Claude Kamps - Inscrit 20 août 2013 09 h 52

    On ne parle pas du consommateur

    qui n'a qu'a payer le gros prix pour lire un livre une ou deux fois puis le ranger jusqu'à ce qu'il soit recyclé...
    Je suis pour la survie de commerces modernes et pas de dinosaure, les auteurs ne reçoivent pas plus d'argent que leur prose soit publiée sur papier ou non, ou si peu. Les seules qui font le gros bénéfice ce sont les éditeurs et distributeurs...
    Un livre numérique, édité et publié par ordinateur revient a rien, voila l'avenir...
    Les petites librairies sont condamnées à faire partie de chaînes comme Buro etc...
    Que les bons libraires fassent payer leurs services à la pièces sur ordinateurs...