Polars - L’amour flou

Emily St. John Mandel
Photo: Dese’Rae L. Stage Emily St. John Mandel

Ça arrive une fois ou deux par saison et c’est toujours indiciblement perturbant. C’est comme une sorte de choc, difficilement traduisible, fulgurant : la certitude d’être en train de lire une vraie nouvelle voix. Une nouvelle façon de faire surgir le monde sous nos yeux, au détour de chaque phrase. Un cadeau… En voici un gros.

 

Née en Colombie-Britannique, Emily St. John Mandel est passée par Toronto et Montréal avant de s’installer à New York ; elle n’a même pas 35 ans et son premier roman, traduit l’an dernier en français chez Payot/Rivages - Dernière nuit à Montréal -, a laissé des traces un peu partout. On ne joue pas avec la mort vous frappera encore davantage par sa luminosité, son élégance et son découpage absolument remarquable.

 

L’histoire d’Anton Wake se déroule pourtant dans une sorte de brouillard : on ne sait jamais trop quand ni où l’on se trouve. Mandel - et son traducteur, ne l’oublions jamais ! - a ce don de nous plonger tout entiers dans un univers complexe de couleurs, de textures et de souvenirs toujours plus ou moins tronqués, flous. C’est là le travail admirable d’une grande écrivaine.

 

Anton a tissé autour de lui un monde d’apparences qui se met à se désagréger, une fausse pelure après l’autre, sous nos yeux. On le verra quitter sa femme en plein voyage de noces, perdre son emploi et même mourir officiellement… sans toutefois y croire tout à fait. Avec lui, le lecteur se retrouvera nulle part à ne pas savoir exactement ce qui se trame sous le soleil d’Ischia, dans la baie de Naples, comme sous les ponts de Brooklyn dans l’entrepôt de Waker-Récupération de matériaux architecturaux.

 

Avec lui aussi on verra prendre forme, une touche à la fois, dans le désordre, le portrait d’ensemble, pour ne pas dire le foutoir sans nom dans lequel est plongé jusqu’au cou le trop faible et néanmoins très attachant Anton Waker.

 

Un livre admirable à lire tout autant pour son style lumineux que pour l’odeur de conteneurs empilés et de marées bleutées qui s’en dégage…

 

 

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