Souvenirs d’une trajectoire amoureuse

Edna O’Brien n’est pas de ces écrivains délicats pour qui les aveux s’accompagnent de nombreux préalables. Elle dit tout net ce que d’autres auraient proposé en recourant aux nuances. Tant mieux, se dit-on, enfin un écrivain qui va droit au but, qui ne fait pas de grâces inutiles. Mais les choses ne sont pas si simples. Du moins pour le lecteur que je suis.

 

Les choses commencent bien. Dans son prologue à Fille de la campagne, mémoires, l’auteure raconte comment, se rendant à une clinique, elle y apprend qu’elle se porte à merveille, « mais que pour l’audition, vous êtes un piano cassé ». Lui reste la solution de prothèses auditives dont elle n’est pas prête à se servir. Elle écrira plutôt ses mémoires. « Je fis du pain. Piano cassé ou pas, je me sentais bien vivante, alors que l’odeur du pain en train de cuire emplissait l’air. C’était une vieille odeur, source de maint souvenir, et ainsi, en ce jour d’août de ma soixante-dix-huitième année, je m’assis pour commencer les souvenirs que je m’étais juré de ne jamais écrire. »

 

Voilà un livre pour moi, me suis-je dit. Tout y était, le ton libre, le refus des bons sentiments, un recours à une franchise à mille lieues de cette mélasse bien-pensante qui insiste pour nous faire croire que le vieil âge en est un de sérénité.

 

Les premières pages qui racontent l’enfance dans une Irlande rurale aux prises avec l’ignorance érigée en dogme, l’obscurantisme, la main mise de la religion sont saisissantes de vérité. Edna O’Brien nous décrit avec force détails sa vie au couvent, son travail d’apprentie pharmacienne, sa découverte de la littérature et aussi, et surtout, sa découverte des émois amoureux.

 

Dans sa famille, elle ne trouve aucune chaleur. D’un père ivrogne, elle a appris à ne rien attendre. Mais sa mère, rétive à accueillir chez sa fille une sensibilité de femme amoureuse qui se découvre, est d’une dureté qui fait mal.

 

Contre l’avis de ses parents, elle se marie avec un écrivain plus âgé qu’elle, Ernest Gébler, avec qui elle aura deux fils. Le mariage échoue, Gébler n’acceptant pas que le roman de sa femme, Les filles de la campagne, devienne un best-seller. Que le succès soit en même temps accompagné d’un scandale, le livre étant banni en Irlande, voilà qui n’arrange rien. S’ensuivra une âpre lutte pour la garde des enfants. Le mari est odieux, ne recule devant aucun moyen. Edna O’Brien doit faire preuve d’une rare détermination.

 

L’intérêt que j’ai pris à ces mémoires tient beaucoup au récit sans fard d’une enfance, d’une adolescence très tôt marquée par une volonté d’indépendance, de l’affirmation d’une liberté tous azimuts. J’ai aimé la franchise des aveux, de ceux qui font mal à livrer. Il y avait aussi une société qui vivait sous mes yeux. Une société que la lecture de James Joyce m’avait fait appréhender. Le point de vue féminin qu’apporte l’auteure, pour moi, de l’inédit.

 

Lorsque Edna O’Brien quitte Dublin pour Londres, accédant après d’incessants efforts au statut de romancière sur laquelle il faut compter, membre d’une confrérie de vedettes du cinéma ou de la chanson, le ton du livre s’en ressent. La romancière qui ne faisait pas de quartiers quand il s’agissait de l’Irlande de sa jeunesse devient pour ce qui est du « Swinging London » des années soixante une presque groupie. Ce qu’elle nous révèle de Richard Burton, de Marlon Brando ou de Robert Mitchum relève plus de la presse pipeule que de la littérature. Ce qui ne veut pas dire que nous ne serions pas curieux d’en apprendre davantage sur le Samuel Beckett qu’elle a connu. De ses amants ou de ses « frères », nous n’apprenons rien et ne souhaitons surtout pas savoir si oui ou non Paul McCartney était une affaire au lit.

 

Est-ce à dire que ces pages ennuient ? Pas vraiment. Tout juste, pour ma part, aurais-je souhaité qu’Edna O’Brien quittât plus souvent le ton de la confidence superficielle pour évoquer plus à fond sa conception des rapports amoureux et de l’amitié sentimentale. Qu’elle traite aussi de son rapport à l’écriture ne m’aurait pas déplu évidemment. Bref, je déplorerais qu’Edna O’Brien, toute douée qu’elle soit, joue un peu trop à être une sommité des lettres. Ce ne sont certes pas les comptes rendus dithyrambiques qui ont accueilli la parution du livre dans la presse américaine, anglaise et même française qui la pousseront à adopter une attitude plus conforme à l’idée que l’on se fait d’un écrivain de haut vol.



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