Dans les coulisses de l'actualité - Le gigantesque mangeur d’empanadas

Salman Rushdie pose avec son livre nettoyé en vitesse dans le studio improvisé de notre photographe.
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir Salman Rushdie pose avec son livre nettoyé en vitesse dans le studio improvisé de notre photographe.

Dans l’univers trépidant des actualités, un jour emporte l’autre, sans grande possibilité de flâner trop longuement autour d’une nouvelle. Et pourtant, il y aurait parfois tellement à dire ! Le Devoir vous propose une incursion dans les coulisses de l’actualité en revisitant certains moments forts relatés par nos photoreporters et journalistes. Arrêt sur image.

 

J’ai développé une admiration, une gratitude, un amour fraternel pour les gens qui font des choses même s’ils ne savent pas exactement comment les faire. Ou, mieux encore : pour les gens qui s’investissent durement dans la vie en n’étant pourtant pas « expert », « spécialiste » ou « diplômé ».

 

Quand j’ai compris cette clé de la vie humaine qui se résume dans de courtes phrases-clés comme « Vas-y ! » et « Je suis partant ! », j’ai été illuminé par plusieurs explications sur ce qu’on dénomme le « génie » ou, du moins, sur la volonté humaine de mettre du sien dans les choses au-delà d’un discours vide.

 

Cette année, j’ai célébré ma neuvième année comme photographe à la pige pour le compte de ce journal qui, grâce à l’élan et au « vas-y » de son plus vétéran photographe, Jacques Nadeau, m’a offert temps et espace en son sein.

 

Pour Le Devoir, justement, l’une de mes missions a consisté en octobre 2005 à attraper Salman Rushdie alors qu’il était en tournée de promotion à Montréal de son livre Shalimar le clown. Selon ce qu’on m’avait dit, un rendez-vous avait été convenu afin que la journaliste puisse l’interviewer dans les locaux de Radio-Canada, mais pour le photographe, aucun arrangement spécial n’avait été apparemment décidé. L’ordre était de tenter de le chasser !

 

Mais qui veut chasser un écrivain condamné à mourir par le régime iranien depuis 1989 pour une hérésie involontaire, la publication des Versets sataniques ?

 

Deux ans avant que cette fatwa (avis de mort lancé par l’ayatollah Khomeini) le propulse au rang de célébrité mondiale, j’avais lu Le sourire du jaguar, livre écrit avec le coeur au ventre dans lequel il narre son voyage au centre de la Révolution sandiniste. Rushdie a été l’un des nombreux intellectuels du monde à accepter l’occasion de connaître la situation nicaraguayenne, à se présenter en personne et à rédiger une oeuvre à partir de l’expérience vécue.

 

Les photographes de presse comprendront. Pour les autres, j’explique. Lorsqu’un photographe reçoit une affectation (dans mon cas, du moins), il commence à penser à des possibilités de photos, à s’imaginer des situations non seulement pour parvenir à faire un bon cliché avec la technique, mais également en fonction de ce qui émane du sujet lors de la brève communion avec celui-ci.

 

Je suis arrivé sur les lieux une heure en avance, à l’entrée de Radio-Canada. J’ai fait ma petite enquête sur place et j’ai découvert que Rushdie donnait une entrevue à CBC. Et j’ai alors pris une décision. Sans attendre les autorisations officielles, j’ai monté mon kiosque (tripodes, stand, papier noir, lampadaires…) dans le passage, juste en face de la sortie des studios de CBC. Comme un crocodile préparant ses crocs dans la rivière, je me suis préparé.

 

Je crois que ma façon de procéder a été si déterminante, et mon déploiement de l’équipement si imposant, que le personnel de sécurité a peut-être pensé que je faisais partie de la « famille Radio-Canada ». Ils n’ont rien dit. Un concierge qui n’était pas loin m’a même prêté un escabeau pour dévisser et éteindre l’ampoule qui brillait du plafond et de laquelle émanait une source de lumière inquiétante pour le plateau que je préparais.

 

J’ai improvisé ainsi un set de lumière, et j’ai commencé à utiliser l’une des qualités que doit avoir un photographe de presse : la patience. J’ai fait le pari d’intercepter Rushdie à sa sortie du studio. C’était tout ou rien ! 40 minutes après l’attente, la porte de CBC s’est ouverte et deux femmes (ses attachées de presse) sont sorties, suivies du géant aux paupières tombées, Salman Rushdie.

 

Je me rappelle ceci : il dévorait avec impétuosité une empanada graisseuse.

 

Dans la même main, il portait également un sac de papier qui en contenait d’autres. Cela indiquait qu’il avait eu une matinée d’entrevues sans déjeuner - je me devais de ne pas lui voler beaucoup de temps. Dans l’autre main, il tenait son livre, Shalimar le clown.

 

Je l’ai salué avec gentillesse. Je n’ai pas eu besoin de m’approcher de lui, puisque le passage le conduisait directement vers moi. Je me suis présenté, et je lui ai expliqué, dans mon anglais vénézuélien, ma proposition de faire un portrait de lui. Ses accompagnatrices étaient surprises. Elles ont regardé mon studio improvisé. Il a accepté, dans son anglais britannique. Paisible, charmant, il s’est placé en face du rideau de fond noir que j’avais installé. Il s’est débarrassé de son sac d’empanadas, a serré son livre contre sa poitrine.

 

Et clic, j’ai fait une première photo avec laquelle quelque chose clochait : son livre brillait trop à cause de la graisse d’empanadas. Je lui ai demandé d’attendre un moment, j’ai sorti quelques serviettes de mon sac. J’ai essuyé ses mains ainsi que son livre. Affable et humble, il m’a fait un geste de révérence et m’a souri.

 

Je suis passé à l’action. J’ai travaillé avec lui pendant environ quatre minutes. J’ai fait quelques photos alors qu’il tenait le livre dans ses mains, d’autres alors qu’il ne le tenait pas. J’ai abaissé la caméra, je lui ai fait des remerciements en espagnol. Après avoir séché ses mains contre son pantalon, il m’a tendu la main droite, puis la main gauche, et lui aussi m’a remercié en espagnol, après quoi je les ai regardés, lui et ses deux attachées de presse, partir à la rencontre de la journaliste qui se trouvait aux portes de Radio-Canada.

 

Lorsque je suis arrivé au journal, mon patron d’alors m’a demandé dans quel studio j’avais séquestré Salman. Et voilà ! De ce « Allez-y ! » et du « Je suis partant ! », je suis parvenu à de bonnes images. La photo a été publiée à la une du Devoir le jour suivant.

 

La dernière fois que je crois avoir vu Salman, c’était au mois de mai de cette année, au festival PEN World Voices à New York. J’étais en train de déguster un verre de vin rouge dans un espace solitaire et agréable sur les lieux du festival, et il se tenait sur une banquette à quelques mètres devant moi. Il mangeait des empanadas.

 

Je l’ai regardé un peu de travers. Il a vu que je le scrutais. Il m’a regardé de ses yeux rétrécis comme toujours, malgré une opération aux paupières, qui lui donnait un air endormi. Et avec l’allure de quelqu’un de doux, de charmeur, chez qui l’on détecte une joyeuse veine frivole, il m’a salué.

 

J’ai imaginé que son salut était un geste courant et automatique de courtoisie comme il était habitué d’en faire auprès de quiconque l’approchait et le saluait. Mais ce qui m’a fait douter et penser qu’il n’avait pas oublié cette rencontre furtive de 2005, dans les corridors, c’est le geste de mime qu’il a fait à travers son salut silencieux. Il m’a montré la pile de serviettes qui accompagnait, cette fois-ci, ses empanadas graisseuses.

3 commentaires
  • Jean-Robert Primeau - Inscrit 27 juillet 2013 07 h 49

    Merci !

    C'est une charmante histoire M. Ruiz ! Bravo pour cette magnifique photo. Ça fait longtemps que je me promets de lire cet auteur. Vous venez de me convaincre pour de bon avec Le sourire du jaguar.

  • Pierre Samuel - Inscrit 27 juillet 2013 19 h 08

    Alias Joseph Anton...

    @ M. Ruiz:

    Je suis justement en train de lire la passionnante autobiographie de Salman Rushdie au titre de: «Joseph Anton», éditions Plon, 2012. J'y découvre, en effet, cet immense personnage altruiste et forcément observateur que vous décrivez.

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 28 juillet 2013 19 h 25

    Bonne photo et bonne débrouillardise

    Il est juste regrettable que Rushdie n'ait pas eu dans les mains (graisseuses) la traduction française, «Shalimar le clown», parue chez Plon le 6 octobre 2005. M. Ruiz aurait dû avoir un exemplaire avec lui, au cas où.

    http://www.plon.fr/ficheLivre.php?livre=9782259193