Un républicanisme élastique

Préférer la « vertu » inquiète du républicain à l’« optimisme » sans limites du libéral pour récrire l’histoire des idées, c’est la gageure qu’ont accomplie Marc Chevrier, Louis-Georges Harvey, Stéphane Kelly et Samuel Trudeau dans l’anthologie commentée De la république en Amérique française. Les pages choisies de Papineau, de Buies, de Fréchette et d’autres transcendent cet a priori. Mais en quoi la référence à Salazar l’enrichit-il ?

 

On se pose la question en saluant l’impressionnante érudition de cette « anthologie pédagogique des discours républicains au Québec (1703-1967) » qui réunit les textes d’une cinquantaine d’auteurs, parfois méconnus et souvent très différents les uns des autres. Comme l’expression groulxiste « Amérique française » mise dans le titre, la présence d’une « constitution » républicaine rédigée par un idéologue aussi marginal que le naturopathe Raymond Barbeau (1930-1992) surprend.

 

Les anthologistes n’hésitent pas à préciser que Barbeau s’inspire en partie de « la constitution de l’Estado Novo portugais de Salazar » et des « principes corporatistes » de l’autocrate. Rien comme le « discours républicain » de cet indépendantiste québécois de droite ne prouve mieux que les idées politiques colligées par Chevrier et consorts ne sont ni uniformes ni soumises à des exigences égalitaires et démocratiques absolues.

 

Férus de vertu antique, d’ordre, de tradition, nos commentateurs soutiennent, en évoquant le XVIe siècle européen, que « le Florentin Machiavel a formulé la vision la plus originale et la plus radicale pour son époque d’un républicanisme fondé sur une réinterprétation de l’héritage romain ». Ils sont sûrement conscients que le culte du passé lointain les éloigne des meilleurs textes de l’anthologie.

 

Loin d’opposer le républicanisme au libéralisme, comme Chevrier et ses collègues s’évertuent à le faire, Arthur Buies (1840-1901) identifie l’idéal de la république à celui de la « liberté moderne » et juge celle-ci « inséparable de la fraternité », la distinguant de la « liberté antique », cette « marâtre pleine d’égoïsme et de tyrannie ». À la différence des anthologistes, au républicanisme très élastique allant de la tolérance à l’autoritarisme, il opte pour la république libérale.

 

Il ne faut pas réduire le libéralisme, à l’instar de Chevrier et consorts, à l’une de ses contrefaçons (celle que Pierre Elliott Trudeau défendait) ou à une monstruosité, comme le prétendu néolibéralisme qui, Noam Chomsky sait le montrer, trahit le libéralisme d’Adam Smith (XVIIIe siècle). Dans l’anthologie, Louis Fréchette (1839-1908) ne peut mieux dire lorsqu’il qualifie d’« acte de foi libérale » l’adhésion, en 1890, de ses compatriotes progressistes aux « institutions républicaines » de la France.

 

La république libérale vise un bien plus vital que la vertu : la liberté.

 

 

Collaborateur

1 commentaire
  • Claude Poulin - Abonné 28 juillet 2013 10 h 06

    Une certaine gêne

    Je note dans ce compte rendu une certaine gêne, un certain malaise exprimé subtilement par le titre: Un républicanisme élastique. Un malaise bien compréhensible, étant donné certains choix de textes qu'ont faits ces quatre anthologistes bien reconnus pour leur engagement souverainiste. Claude Poulin Québec