Didier Eribon - Questions troublantes à propos d’une photo déchirée

Pour parvenir à comprendre les structures de domination sociales, Eribon convoque les expériences des philosophes Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir, entre autres.
Photo: Gisele Freund Agence Beskov Pour parvenir à comprendre les structures de domination sociales, Eribon convoque les expériences des philosophes Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir, entre autres.

Peut-être avez-vous vécu un jour l’expérience suivante : en fouillant parmi les vieilles photos de famille, vous tombez tout à coup sur une photo déchirée ou coupée qui atteste qu’on a voulu effacer les traces de quelqu’un, qui se trouve ainsi rejeté dans les ténèbres de l’histoire familiale.

Cette expérience est à la source du dernier ouvrage du philosophe et sociologue Didier Eribon, La société comme verdict. La photo déchirée jadis par Eribon le représentait jeune aux côtés de son père ouvrier, avec qui il avait rompu tous les liens une trentaine d’années auparavant, dégoûté par sa violence, son homophobie et son «racisme ordinaire», et effaré par l’abîme culturel et politique qui le séparait désormais de son géniteur.

 

Eribon a raconté dans un ouvrage précédent, Retour à Reims (2009), cette rupture à la fois douloureuse et libératrice, puis, après la mort de son père, son retour dans sa ville natale pour tenter de restituer le monde ouvrier de son enfance, de retracer le passé de sa famille et de raconter, sans arrogance, sa propre ascension sociale.

 

Pourquoi, demande-t-il dans La société comme verdict, revenir vers ce qu’il a tant voulu fuir, vers un milieu abrutissant dont il a rejeté et les valeurs et les comportements ? Pourquoi ce besoin de reconstituer la photo déchirée qui montrait, écrit Eribon, « qui j’aurais pu être et avais voulu ne pas être » ? Certainement pas, répond le sociologue, par nostalgie et encore moins pour exalter un milieu rejeté sans remords, mais plutôt pour se le réapproprier de façon critique, grâce à un travail ethnologique et sociologique.

 

Intellectuel respecté très proche de Foucault et de Bourdieu et militant homosexuel éloquent, Eribon souligne que La société comme verdict n’est pas d’abord un essai autobiographique, mais plutôt un ouvrage « d’introspection sociologique » et de réflexion théorique qui vise à comprendre les structures de domination qui empêchent trop souvent les classes populaires, tout comme les communautés stigmatisées (Noirs, homosexuels, femmes), de dépasser la « honte » économique, sociale ou sexuelle.

 

Pour y parvenir, Eribon convoque les expériences de philosophes (Sartre, Simone de Beauvoir), de sociologues (Bourdieu, Richard Hoggart) et d’écrivains (Annie Ernaux, Paul Nizan) qui ont analysé ce sentiment d’écartèlement entre le milieu où l’on est né et la transformation de soi et de la société à laquelle on aspire.

 

Quant au titre du livre, il fait référence à ce tribunal invisible dont parlait Kafka dans Le procès, celui dont on ne comprend pas les sentences, sous lesquelles il nous faut pourtant vivre : « […] tout se passe, explique Eribon, comme si le verdict social qui frappe les individus et les assigne à des positions, à des fonctions, à des “places”, se reconduisait de génération en génération, sans que, le plus souvent, il soit contesté. »

 

La société comme verdict regorge d’observations fines qu’on devrait peut-être méditer ici (« Il n’existe pas de valeurs communes à toute une société ») et d’idées fécondes sur la culture populaire versus la culture dominante, ou sur les histoires collectives multiples qui composent un individu. Un livre parfois ardu, mais provocant et troublant, qui ne déploie tout son sens que si on prend la peine de lire d’abord Retour à Reims, publié en poche (Champs essais).

À voir en vidéo