L’Acadie noyée par l’Amérique

L’essayiste Joseph Yvon Thériault confirme que l’allégorie de l’Acadie émiettée ignore les frontières.
Photo: Source UQAM L’essayiste Joseph Yvon Thériault confirme que l’allégorie de l’Acadie émiettée ignore les frontières.

Des Québécois, le conteur Fred Pellerin et l’ex-premier ministre Bernard Landry, revendiquent de lointaines racines acadiennes. Dans Évangéline, contes d’Amérique, Joseph Yvon Thériault leur confirme que l’allégorie de l’Acadie émiettée ignore les frontières. Créée en 1847 par le poète américain Longfellow, descendant de ceux à qui profita le nettoyage ethnique qu’elle symbolise, Évangéline n’enseigne-t-elle que la réconciliation universelle ?


Non. Redéfinie, grâce à l’apport de Québécois, par les Acadiens des Maritimes et ceux de la Louisiane, l’héroïne mythique de Henry W. Longfellow rappelle aussi à l’humanité la nécessité de réparer l’injustice. Acadien né au Nouveau-Brunswick, professeur de sociologie à l’UQAM, Thériault l’insinue en se référant à la chanson engagée du Cajun Zachary Richard : « Réveille… les maudits viennent / Nous chasser comme des bêtes… »


Mais on sent que le savant essayiste préfère au militantisme culturel et linguistique une « vérité » humanitaire, « postmoderne », cosmopolite, « débarrassée des jérémiades nationalistes ». Il s’inspire du poète Serge Patrice Thibodeau, autre Acadien, pour voir dans la Déportation de 1755 « une histoire qui n’est pas acadienne », en fait, « un « crime » contre l’humanité « dont les responsables doivent être nommés ».


Thériault les identifie : les futurs Américains qui expulsèrent les Acadiens pour les remplacer par les leurs. L’Acadie, précise-t-il, « était gouvernée à partir de Boston comme un prolongement de la colonie du Massachusetts ». Comme il l’explique, si Longfellow, célébrité internationale à son époque mais écrivain jugé académique aujourd’hui, trouve grâce aux yeux de critiques récents, c’est qu’il annonça le multiculturalisme américain.


Son récit Évangéline innove. Le poète, héritier réfractaire du puritanisme, y valorise une victime franco-catholique de l’intolérance anglo-protestante. Il imagine l’exilée en train de se fondre harmonieusement dans la société américaine.


Mais, dans ses traductions libres (de 1865 à 1912) de l’oeuvre qui font autorité chez les Acadiens, Pamphile Le May, poète québécois, présente une héroïne qui échappe au moule yankee. À « Évangéline l’Américaine » succède, souligne Thériault, « Évangéline l’Acadienne », personnage d’un nouveau conte auquel Antonine Maillet, avec le roman Pélagie-la-Charrette (1979), ajoute la revanche du pittoresque sur la grandiloquence.


L’essayiste décèle enfin une Évangéline louisianaise qui permet, à cause du prestige de Longfellow, d’ennoblir les Cajuns que trop d’Américains associent au « white trash ». Par souci d’authenticité, Zachary Richard s’élève contre cette troisième Évangéline qui cache la déculturation. Thériault reconnaît là l’influence québécoise, mais se refuse à voir la vérité que le Québec exprime : mieux vaut rêver d’un pays possible que « postmoderniser » une Acadie qui n’existe plus.


 

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