La magie des affaires à l’indienne

Le roman de R. K. Narayan met en avant le personnage de Margayya, une sorte de héros local qui avance de l’argent aux petits paysans dans un village imaginaire de l’Inde.
Photo: Agence France-Presse (photo) Diptendu Dutta Le roman de R. K. Narayan met en avant le personnage de Margayya, une sorte de héros local qui avance de l’argent aux petits paysans dans un village imaginaire de l’Inde.

Je mentirais si je disais que je connaissais il y a trois mois le nom même de R. K. Narayan. Il a fallu la parution en français de ce roman, Le magicien de la finance, pour que son talent de conteur me soit proche. Publié en 1952, traduit en français plus de cinquante ans plus tard, ce roman raconte l’histoire d’un petit prêteur devenu homme d’affaires important. L’histoire serait banale si elle ne nous était pas offerte par un conteur de haut calibre et si elle ne nous emmenait pas dans un pays inconnu et fabuleux, l’Inde.


Un mot sur l’auteur. Né en 1906 à Madras, aujourd’hui Chennai, R. K. Narayan y décédera en 2001. Tenu pour l’un des plus grands écrivains de son pays, il ne tarde pas à préférer l’anglais au dialecte tamoul de son enfance. Après une expérience désastreuse comme professeur, il choisit très tôt de devenir écrivain. Grâce à Graham Greene, il réussit à faire accepter ses manuscrits par une maison d’édition anglaise. Cet homme, issu d’une importante caste de l’Inde du Sud, sait animer un paysage, créer des personnages plus que vivants. À la façon de Tchekhov, comme le prétend l’éditeur ? Pas sûr. Il aurait la force de Faulkner, comme l’avance aussi le même éditeur ? Pas du tout. Ce qui ne nous empêche en rien de prendre notre pied à lire R. K. Narayan.


Dans la petite ville imaginaire de Malgudi, Margayya est une sorte de héros local. Son occupation : avancer de l’argent aux petits paysans. Installé sous un banian, il reçoit à longueur de journée, sa fortune se résumant aux coupures que renferme sa boîte en fer-blanc. Il vit avec une femme qui le sert plus qu’humblement. Il n’en a pas cure, fasciné qu’il est par un fils unique à qui il permet tout.


La fortune viendra avec la publication d’un traité d’initiation sexuelle que lui donne un presque inconnu. Ainsi Margayya, qui n’a pas lu un livre de sa vie, devient-il éditeur et par la suite parvient-il à se hisser à la tête d’un imposant empire. Entre-temps, il aura voué un culte à Lashimi, déesse de la Prospérité, perdu et retrouvé le fils bien aimé. À la fin du roman, tel Job, Margayya sera face à son dénuement le plus total. À son fils qui lui réclame sa part d’héritage afin d’éponger des dettes de jeu, il ne peut que tendre la boîte en fer-blanc des débuts et lui recommander d’aller à son tour s’installer sous le banian.


Comme dans tout conte, il y a du mystère dans ce récit des grandeurs et misères d’un petit prêteur qui finit par être rejoint par les limites vite atteintes de son stratagème. Ce magicien n’en est pas un. Sa pyramide de Ponzi devait s’écrouler un jour. Il est à la fois roué et naïf, à la fois Madoff et Shylock, se voulant puissant et ennemi des puissants qu’il admire et méprise. S’il aime son fils jusqu’à l’idolâtrie, il est avec sa femme d’une totale dureté. Elle n’existe qu’en fonction de lui.


Margayya a ses nombreuses petitesses, un orgueil pitoyable, mais il se meut dans un monde qui pour nous, Occidentaux, a un charme inouï. Ainsi, quand il se laisse convaincre par un moine de tout abandonner pour satisfaire aux préceptes édictés par une déesse plus qu’exigeante, ne savons-nous pas au juste qui mène l’autre en bateau. Le moine probablement fumiste ou l’écrivain doué qui imagine ce conte ?


Car, pour prendre plaisir à ce roman, il faut oublier les recettes du roman psychologique. R. K. Narayan ne se préoccupe pas de vraisemblance. Les événements fortuits se multiplient sans que nous songions à lui en faire le reproche.


Je ne crois pas aux livres dits d’été. Ce roman, toutefois, pourrait relever de ce genre. Afin de rappeler que plaisir estival ne signifie pas nécessairement bêtise.


 

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