Stefan Zweig, de doutes et de fuites

Quand, en juin 1940, il apprend la chute de Paris aux mains des troupes hitlériennes, Zweig écrit dans son journal : « À quoi bon vivre, et où vivre ? Ce ne serait plus qu’une fuite incessante, une volonté de se maintenir au-dessus des eaux, mais je ne vois pas de pays où, à mon âge, je pourrais m’installer. » Il n’a pas 59 ans. Quelques lignes plus loin, il ajoute : « je ne supporte pas à la longue cette méfiance, cette haine autour de moi ». Moins de deux ans plus tard, il se donnait la mort au Brésil, où il avait trouvé refuge.

Né à Vienne dans une famille de la grande bourgeoisie autrichienne, Zweig se découvre très tôt des affinités pour l’histoire, les idées, la littérature. À peine entré dans l’adolescence, il correspond avec des écrivains qu’il admire et qu’il ne tarde pas à traduire. Avant d’être un écrivain, il est traducteur. C’est ainsi qu’il deviendra l’ami du poète belge de langue française Émile Verhaeren, dont il ne se séparera qu’à cause du pacifisme dont l’aura convaincu Romain Rolland. Considérant qu’il fallait « se tenir au-dessus de la mêlée », Zweig, écrivain cosmopolite par excellence, considérait le voyage comme un art de vivre. Donnant des conférences un peu partout en Europe, ami de Freud, collectionneur de manuscrits et de correspondances autographes, il ne se reconnaît pas dans les valeurs du nationalisme. Élitiste tant qu’on voudra, mais curieux, insatiable, il n’a de cesse qu’il n’ait débusqué ce que l’Art a de mieux à offrir.


Cette attitude lui vaudra, entre autres, l’hostilité des sionistes qui, dès l’aube du XXe siècle, prônaient la création d’un État d’Israël. Zweig, quant à lui, craignait que ce nouvel État ne devienne à son tour oppresseur. Installé à Salzbourg pendant une quinzaine d’années, il assiste impuissant à la montée du nazisme. En 1934, il se réfugie à Londres, demande et obtient la nationalité britannique. Hannah Arendt lui reprochera de ne pas avoir dénoncé assez vertement le despotisme du Führer. Plus grave encore, son ami intime et compatriote Joseph Roth rompt avec lui. Zweig se désole de l’arrivée d’une nouvelle barbarie, mais il tarde à la dénoncer.


À vrai dire, Zweig ne se reconnaissait comme patrie que celle de la culture. Travailleur acharné, il détestait tout ce qui risquait de le détourner de sa tâche de découvreur. Balzac, Tolstoï, Dostoïevski sont pour lui des modèles, des inspirations. Il leur consacrera des études toujours pertinentes. Quant à ses portraits de figures historiques, on pourrait les ignorer sans trop de mal. Ses notes de journal sont très parcellaires, quoiqu’instructives à plus d’un titre. Sa correspondance est à la fois brillante et fort instructive en ce qui a trait à la vie intellectuelle européenne de la première moitié du XXe siècle.


Dans cette édition de Romans, nouvelles et récits présentée sans fatras universitaire par Jean-Pierre Lefebvre, le lecteur est à même de constater le brio d’un écrivain qui sut très tôt mettre à profit les enseignements de Freud. Zweig est un analyste très subtil. Il sait creuser les méandres de l’âme. J’en veux pour preuve Vingt-quatre heures de la vie d’une femme, longue nouvelle dans laquelle il décrit la confession inattendue et improbable d’une bourgeoise. De même est-on happé dès les premières pages d’Amok. La confusion des sentiments se lit d’un trait. Comment ne pas revoir Zweig lui-même dans ce jeune universitaire qui découvre la vie intellectuelle et la vie tout court ?


Les traductions réunies ici sont nouvelles et nous épargnent certaines des approximations des versions connues jusqu’à maintenant dans le monde francophone. Jean-Pierre Lefebvre rappelle avec raison la popularité qu’y ont connue certains titres, et ce dès les années trente, Zweig étant à la fois un auteur populaire et un écrivain pour « happy few ». On a suivi, pour cette édition, l’ordre chronologique de la parution et de l’écriture des textes originaux.

 

Ponts coupés


La pièce de résistance de ces deux forts volumes n’est toutefois pas une oeuvre d’imagination. Le monde d’hier est le récit passionnant d’une vie qui se désagrège. Peu de temps avant de recourir à la solution finale, sans avoir à sa disposition les notes et les livres qui lui permettraient de recréer son passé, l’exilé estime qu’il y a en lui « un instinct secret qui estime qu’entre notre aujourd’hui, notre hier et notre avant-hier, tous les ponts ont été coupés ».


Les ponts sont coupés, mais l’écrivain meurtri qu’est alors Zweig sait leur donner vie. Il évoque des personnes qu’il a connues, rend hommage à des figures illustres de son temps : James Joyce, Paul Valéry, Alban Berg, tant d’autres. Il confesse toutefois que la fréquentation passée de ces sommités n’a jamais chassé la fascination qu’a toujours eue sur lui sa collection d’autographes. Alors que, réfugié aux États-Unis puis au Brésil, il n’a plus que la mémoire pour l’aider à recréer un passé fabuleux, la guerre rendant inaccessibles ses dossiers, il n’est plus qu’un nostalgique qui assiste à ce qui paraît être la destruction définitive d’une Europe aimée.


Quatre mois avant son suicide, Zweig publiait Brésil, terre d’avenir. Voulait-il souligner de cette façon l’ironie de la situation ? Pouvait-il songer à l’avenir ? Le pays d’accueil lui fit, malgré la volonté qu’il avait exprimée, des funérailles nationales.


 

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